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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

mardi 28 mai 2013

Chronique de juin 2013




  

L´éternel retour de Giacomo Casanova.

   D´aucuns s´étonneront fort vraisemblablement de voir figurer sous ma plume le nom d´un personnage plutôt enclin, selon la chronique, à la galanterie mondaine qu´associé à la gent littéraire. Certes, on n´ignore pas qu´il fut écrivain. Pourtant, nombre de lecteurs le prendraient volontiers pour un écrivain sporadique dont les œuvres seraient à ranger dans un quelconque tiroir aux oubliettes. Or, l´importance de Casanova dans la littérature du dix-huitième siècle n´est pas négligeable. Il fut un fin observateur et un analyste on ne peut plus lucide de la société européenne de l´époque qu´il a connue dans ses moindres détails : ses vices, ses lubies, ses mœurs grivoises et corrompues.
  Giacomo Girolamo Casanova qui, lors de son passage par Zurich, s´est arrogé le titre de chevalier de Seingalt(prononcer Saint -Galle), est né à Venise en 1725  et il a bourlingué un peu partout en Europe : Londres, Saint-Pétersbourg, Rome, Paris (deux séjours), Amsterdam, Berlin, Madrid, Vienne, Prague (je cite dans le désordre) et Dux, une petite ville en Bohême où il  a fini ses jours en 1798, en tant que bibliothécaire du comte de Waldstein, une sinécure qu´il a exercée pendant les treize dernières années de sa vie.
   On ignore peut-être également que des nombreux textes qu´il nous a laissés, la plupart, dont son œuvre capitale Histoire de ma vie, ont été écrits en français. Cette œuvre monumentale, dans le sillage en quelque sorte de la vie aventurière de son auteur distingué,  a fait l´objet de  force déconvenues. Elle fut souvent tronquée et caviardée, parfois- un comble ! -retraduite en français d´une traduction allemande du manuscrit original français, avant d´être finalement récupérée. Son côté un tant soit peu licencieux y a sans doute été pour beaucoup. En effet, à  la pudibonderie du dix-neuvième siècle rechignaient la liberté de ton et de parole et l´esprit libertin d´un personnage aux attitudes d´ordinaire peu seyantes. L´auteur le plus féroce de ces mutilations fut un monsieur d´ailleurs fort respectable qui répondait au nom de Jean Laforgue, professeur français de l´Académie militaire de Dresde. On lui a demandé, vers 1826, de «remanier» Casanova et ce monsieur ne se fit pas faute d´honorer on ne peut mieux la confrérie hideuse et puante des censeurs. Philippe Sollers nous raconte dans son brillant Casanova l´admirable(1) quelques épisodes grotesques. Par exemple, alors que Casanova écrit, à propos des femmes : «J´ai toujours trouvé que celle que j´aimais sentait bon, et plus sa transpiration était forte, plus elle me semblait suave», monsieur Laforgue crie au scandale et la phrase devient, après avoir été expurgée :«Quant aux femmes, j´ai toujours trouvé suave l´odeur de celles que j´ai aimées». La pruderie, contrairement à une idée courante, ne vient pas que des fondamentalistes religieux de toutes confessions, les apôtres de la morale laïque, par exemple (et Jean Laforgue semble en avoir été, lui, qui, versait aussi dans l´anticléricalisme), nous en ont servi aussi là-dessus pas mal de perles. Néanmoins, les mésaventures du manuscrit d´Histoire de ma vie ne se sont pas pour autant arrêtées là. En 1834, le livre fut mis à l´index par le Vatican et pendant plusieurs décennies il a connu pas mal d´éditions piratées ou d´une qualité laissant beaucoup à désirer, souvent tout à fait médiocres. Les éditions les plus récentes étaient plus fiables mais il a fallu attendre 2010 pour que la Bibliothèque nationale française eût acquis grâce à un mécénat le manuscrit original pour 7 millions d´euros auprès d´un membre de la famille de l´éditeur allemand Friedrich Arnold Brockhaus. Cet achat a rendu possible, pour la première fois, la parution intégrale d´Histoire de ma vie. Les éditions de la Pléiade(Gallimard) en ont publié le premier de trois tomes le 14 mars  et les éditions Robert Laffont via la collection Bouquins le 18 avril.
  Une des raisons pour lesquelles on oublie souvent le Casanova écrivain, c´est que sa vie en effet se confond avec son œuvre. On pourrait affirmer d´ailleurs qu´il a transformé sa vie en un véritable chef-d´œuvre. Il fut écrivain certes, mais aussi violoniste, magicien (dans le seul but d´escroquer Madame d´Urfé), espion, diplomate, joueur, agent secret, cabaliste et, comme je l´ai écrit plus haut, bibliothécaire au crépuscule de sa vie. C´est lui qui a en quelque sorte inventé la loterie et il excellait dans les jeux de casino. Il  a côtoyé les grands esprits du dix-huitième siècle comme Mozart, Voltaire, Rousseau, Fragonard, Da Ponte, le cardinal de Bernis, Frédéric de Prusse ou Catherine de Russie entre autres. Hormis Fragonard, Bernis (son compagnon de débauche avec qui il partage les faveurs d´une religieuse, une certaine M.M, nom  donc inconnu, fait qui a prêté le flanc à moult spéculations), Da Ponte ou Mozart, il a porté un jugement plutôt sévère sur les autres personnages. Mais s´il a fréquenté les milieux les plus huppés, il a aussi broyé du noir. Son esprit libre, libertin, dénué de tout préjugé-il justifiait l´homosexualité et la masturbation- était très en avance sur son époque. L´Inquisition, cela va sans dire, n´a cessé de le persécuter, mais il fut aussi victime de toutes sortes d´intrigues, tissées par des espions avoués ou déguisés, une de ses phrases célèbres étant d´ailleurs« Les seuls espions avoués sont les ambassadeurs». Dans Histoire de ma vie, il raconte tout avec une verve et un allant qui ne tiennent qu´à lui. Une des parties les mieux réussies de son Histoire de ma vie est celle où il raconte sa fuite de la prison des Plombs à Venise, en compagnie d´un certain père Balbi. Il fut arrêté, à la suite des filatures de l´espion Manuzzi, le 25 juillet 1755, alors qu´il venait d´avoir trente ans. Les bons offices de son protecteur, M.Bragadin, n´y ont rien pu. Emprisonné sous des chefs d´accusation de libertinage, athéisme, occultisme et appartenance maçonnique, mais sans jugement, il  est resté quinze mois en taule, de fin juillet 1755 jusqu´au 1er novembre 1756, date de sa spectaculaire évasion.
Son écriture est baroque et truffée souvent d´italianismes et autres néologismes qui n´enlaidissent pas pour autant la langue française. Ses aventures galantes (on en dénombre cent quarante-deux dans Histoire de ma vie), retracées le long de l´œuvre avec force détails et qui l´ont maintes fois poussé à se battre en duel, témoignent de l´hypocrisie des mœurs de l´époque où, en fin de compte, on pouvait quasiment tout faire pourvu que ce fût en cachette. À ce sujet, il a tenu des propos curieux sur les Français : «Les Français sont jaloux de leurs maîtresses, mais jamais de leurs femmes». Mais plus important que ça, c´est que l´on peut connaître des pans entiers de la société européenne de ce temps-là rien qu´en lisant Histoire de ma vie, véritable encyclopédie du dix-huitième siècle. Il n´a pourtant pas écrit que ce livre-là. Par exemple, dans Le philosophe et le théologien, un texte sous forme de dialogue, il vitupère Dieu qui, selon lui, n´est grand que dans les exécutions et les déluges, encore un prétexte justifiant l´acharnement de l´Église catholique à l´encontre de notre cher auteur qui fut religieux dans sa jeunesse –mais oui !- avant de tomber en disgrâce après la découverte de l´enlèvement de la fille de son professeur de français qu´il a cachée dans le palais d´Acquaviva. Malheureusement son seul roman, Icosaméron, écrit au crépuscule de sa vie, à Dux, s´est soldé par un cuisant échec commercial. Longtemps épuisé, il a été republié en 1988 par les éditions François Bourin.
 La vie de Casanova a inspiré quelques fictions à certains auteurs contemporains et pas des moindres. Dans Le retour de Casanova(2), le grand écrivain autrichien Arthur Schnitzler revisite l´aventurier de Venise au soir de sa vie lorsqu´il  rentre au bercail et s´éprend de Marcolina(ou éprouve-t-il plutôt  pour elle un vif désir charnel ?) Cette jeune fille est la nièce d´Amélie -qu´il avait aidée, en bienfaiteur, et aimée quelques années plus tôt et qu´il avait mariée à Olivo. Dans son dessein de transformer Marcolina en  sa proie, il aura la concurrence du lieutenant Lorenzi. Schnitzler- un des tout premiers écrivains influencés par la psychanalyse et que Freud a préféré éviter de crainte de rencontrer son double- brosse un portrait assez précis où l´on retrouve l´adresse de Casanova pour les jeux de cartes et son intuition pour les femmes.
Une autre fiction importante autour de Casanova est celle pondue par Sandor Marai (voir notre chronique de mars 2009) dans son roman La Conversation de Bolzano(3) où le grand écrivain hongrois s´inspire d´un épisode de la vie de Casanova- son évasion des Plombs avec le père Balbi - pour mettre en scène un séjour à Bolzano et le souvenir de Francesca qu´il avait autrefois connue.  Sandor  Marai a su interpréter avec une superbe maestria -tout comme Schnitzler d´ailleurs- l´émoi que suscite la présence du séducteur vénitien où que ce soit. Sandor Marai le traduit on ne peut mieux, par exemple, à travers la bouche du vieux comte de Parme(le mari de Francesca) lorsque celui-ci rend visite à Casanova dans son hôtel borgne à Bolzano  et lui profère ces paroles sans équivoque : «Sais-tu que, depuis que tu as mis le pied sur le territoire de cette ville, la vie est moins tranquille sous ses toits enneigés ?...Il semble que tu transportes dans tes bagages les émotions humaines, de même que les marchands d´étoffes et de soieries transportent des échantillons. Ces jours-ci, une maison a brûlé, un vigneron a tué sa femme dans un accès de jalousie, une femme s´est sauvée de chez son mari. Tu n´en es pas directement responsable. Mais, vois-tu, l´agitation est en toi comme la foudre dans le nuage. Où que tu ailles, tu provoques émotion et passion. Je t´assure, ta réputation t´ a précédé. Tu es un homme célèbre aujourd´hui, mon fils, dit-il avec une admiration sincère».
Enfin, en février, est paru au Portugal un roman épistolaire intitulé Cartas de Casanova (Lettres de Casanova) signé António Mega Ferreira(4). Cette fiction gravite autour d´un hypothétique séjour de Casanova à Lisbonne en 1757, un an et demi après le terrible tremblement de terre du 1er novembre 1755 qui a ravagé la capitale portugaise. Pendant six semaines, il essaie de comprendre les Portugais et l´incroyable désorganisation où leur vie est plongée et s´interroge sur les raisons qui poussent les Lisbonnais à s´accommoder d´une telle pagaille. Il connaît des figures soit importantes soit pittoresques de Lisbonne comme le commerçant Ratton, le comte de São Lourenço, le libraire Reycend, le marquis d´Alegrete, le poète Correia Garção, la comtesse de Pombeiro et, bien sûr, Sebastião José de Carvalho e Melo, premier-ministre du roi D.José, futur marquis de Pombal et reconstructeur de Lisbonne, à qui Casanova essaie de vendre le projet d´une loterie royale. L´aventurier vénitien raconte ses péripéties lisbonnaises- d´où les aventures galantes ne sont, cela va sans dire, nullement absentes- dans six lettres qu´il aurait rédigées et dont les destinataires auraient été le marquis de Bernis (deux lettres), le peintre Francesco Casanova (son frère), la mystérieuse nonne M.M à laquelle j´ai fait référence plus haut (il s´agissait peut-être de Marina Maria Morosini, issue d´une riche famille de Venise), Matteo Bragadin (sénateur de la République de Venise et son protecteur)et la comtesse Coronini (dame de la cour de l´ Électeur de Bavière). Ce roman de l´écrivain et journaliste António Mega Ferreira est donc-tout comme les fictions de Schnitzler et de Marai-un authentique coup d´éclat qu´il faudra traduire en français (et en d´autres langues) au plus tôt.
Il y a eu une autre fiction inspirée par la vie de Casanova que malheureusement je n´ai pas lue, c´est le roman En marge de Casanova,  de l´écrivain hongrois Miklós Szenkuthy(5).
 La vie de Casanova fut, on le sait, portée à l´écran à plusieurs reprises. Aucun des scénarios, des plus crédibles aux plus banals, n´a  donné la juste mesure du talent immense de cette admirable figure du dix-huitième siècle. De toute façon, ce n´est pas facile de saisir la quintessence de l´esprit casanovien. Federico Fellini, grand cinéaste italien, semble l´avoir confondu avec  Don Juan, comme l´a rappelé António Mega Ferreira dans une récente interview. Dominique Fernandez, dans son Dictionnaire amoureux de l´Italie(6), a tenté de dévoiler les raisons du dégoût de Fellini pour Casanova («un pantin, un automate, incapable d´amour mais aussi de véritable érotisme, un fantoche pourvu d´une sexualité mécanique») et il y déniche une contradiction intéressante, quel qu´en soit notre avis là-dessus. Lisons donc les mots de Dominique Fernandez : «Comment se fait-il pourtant que les scènes de copulation soient si drôles ?(…) Est-ce à cause du contraste entre la figure lunaire de l´acteur et la perfection vrombissante de son petit moteur génital ? Ou parce que Fellini, décidé à haïr Casanova, a subi malgré lui la fascination du personnage ? Il le hait pour des motifs précis : à ses yeux, ce ne fut qu´un éternel adolescent, un immature, prisonnier à jamais du ventre de sa mère, un être vide, sans courage ni responsabilité, un vitellone(7) enfariné. Bref, dit-il, un «Italien typique» Voilà la clef du film. En tant que figlio di mamma, Fellini vomit Casanova.  En tant qu´Italien typique, il s´identifie avec lui (…) Fellini peut bien essayer de bêcher, de démolir Casanova, malgré lui il l´exalte et montre enfin quel homme incomparable il fut. Chacun des griefs qu´il lui fait tourne entièrement à sa gloire»(8).            
Pour finir, je reproduis les propos du Prince de Ligne dans une lettre adressée à Giacomo (Jacques en français) Casanova lui-même qui illustrent on ne peut mieux l´importance de l´homme et de l´écrivain : «Vous êtes souvent en même temps Horace, Montaigne et Jean-Jacques (Rousseau). J´aime mieux le Jacques qui n´est pas Jean. Car vous êtes gai et il est atrabilaire, vous êtes gourmand et il met de la vertu dans les légumes».
À lire :
Jacques Casanova, Histoire de ma vie, tome I, sous la direction de Gérard Lahouati et Marie-Françoise Luna, Bibliothèque de la Pléiade, éditions Gallimard, Paris, 2013(tomes II et III à paraître ultérieurement).
Jacques Casanova, Histoire de ma vie, tome I,  sous la direction de Jean-Christophe Igalens et Erik Leborgne, collection Bouquins, éditions Robert Laffont, Paris, 2013(tomes II et III à paraître ultérieurement).
(1)Philippe Sollers, Casanova, l´admirable, collection Folio, éditions Gallimard, Paris, 2000.
(2)Arthur Schnitzler, Le retour de Casanova, éditions Les Belles Lettres, Paris, 2013.
(3)Sandor Marai, La conversation de Bolzano, éditions Le Livre de poche, Paris, 2002.
(4) António Mega Ferreira, Cartas de Casanova-Lisboa 1757, éditions Seixtante, Lisbonne, 2013.
(5)Miklós Szenkuthy, En marge de Casanova, éditions Phébus, Paris, 1991 (épuisé).
(6) Dominique Fernandez, Dictionnaire amoureux de l´Italie (deux volumes), éditions Plon, Paris, 2008.
(7)Le mot italien vitellone est ici employé dans le sens de «fainéant, jeune sans emploi, excessivement attiré par les femmes et par l´argent».
(8) page 220.
Remarque- Ce texte est une version remaniée et largement augmentée d´un autre paru en janvier 2007 dans la rubrique Chronique d´un dilettante du site de la Nouvelle Librairie Française de Lisbonne et qui n´est plus disponible en ligne. À ce propos, j´ajouterai que, dans ce texte-là, une malencontreuse erreur ou plutôt une faute de frappe m´a fait écrire, concernant le professeur français de Dresde, Jules Laforgue au lieu de Jean Laforgue. Je ne m´en suis aperçu que bien plus tard. Jules Laforgue (1860-1887), poète symboliste, un des trois poètes français nés en Uruguay (avec Isidore Ducasse dit Lautréamont et Jules Supervielle) était sûrement bien loin de partager les préoccupations de Jean Laforgue sur Casanova…

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