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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

vendredi 18 mai 2018

Article pour Le Petit Journal.

Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du Petit Journal ma chronique sur deux livres de l´écrivain portugais Afonso Cruz traduits en français aux éditions Les Allusifs:


https://lepetitjournal.com/lisbonne/lunivers-loufoque-dafonso-cruz-ecrivain-portugais-230803



dimanche 29 avril 2018

Chronique de mai 2018.


Elias Canetti,  l´immortalité d´un écrivain.

«Roustschouck, sur le Danube inférieur, où je suis venu au monde, était une ville mystérieuse pour un enfant». L´enfance est, on le sait, un mystère, mais être enfant à Roustschouck cela ressemblait à quoi au juste, entre 1905 et 1911 ? Cette ville  située en Bulgarie, dénommée aujourd´hui Roussé ou Ruse, et n´est peut-être vaguement connue que parce qu´y est né le 25 juillet 1905 un des penseurs les plus éblouissants du vingtième siècle : Elias Canetti, l´auteur de la phrase par laquelle débute ce texte. Cette ville bulgare pouvait se prévaloir d´être un creuset de langues et de cultures. Elias Canetti  rappelle dans son livre autobiographique La langue sauvée que pendant la journée on pouvait entendre parler dans la ville de son enfance sept ou huit langues découlant des nombreuses communautés qui la peuplaient et l´enrichissaient : «Hormis les Bulgares, le plus souvent venus de la campagne, il y avait beaucoup de Turcs qui vivaient dans un quartier bien à eux, et, juste à côté, le quartier des sépharades espagnols, le nôtre. On rencontrait des Grecs, des Albanais, des Arméniens, des Tziganes. Les Roumains venaient de l´autre côté du Danube, ma nourrice était roumaine mais je ne m´en souviens pas. Il y avait aussi des Russes, peu nombreux, il est vrai».
Élias Canetti, on l´a vu, appartenait à la communauté des juifs sépharades. Il était le descendant d´une famille dont les membres ont été expulsés de Canete, près de Valence, en Espagne, en 1492. Aussi parlait-on, en famille,  le judéo-espagnol ou ladino. Issu d´une famille de riches commerçants, il maniait habilement plusieurs langues, a vécu dans de nombreux pays, a étudié à Zurich et à Vienne (où il a suivi des études de chimie) et s´est fixé un temps à Londres où il a acquis la nationalité anglaise. Pourtant, c´est en allemand qu´il a écrit son œuvre d´une richesse et d´une diversité incomparables. Outre les aphorismes, les pièces de théâtre et les écrits autobiographiques-La langue sauvée, Le flambeau dans l´oreille, Jeux de regard, Le territoire de l´homme et Le cœur secret de l´horloge-d´autres œuvres ont assis la réputation d´Elias Canetti comme un grand écrivain et penseur du vingtième siècle dont les essais La conscience des mots et Masse et Puissance (ouvrage d´anthropologie sociologique), le livre de notes et de réflexions Les voix de Marrakech et Auto-da-Fé, son seul roman.  Ce roman fut d´abord traduit en français sous le titre La Tour de Babel et met en scène Peter Kein, un sinologue qui vit enfermé dans sa bibliothèque qui finit par prendre feu. Il s´agit du roman d´un monde désintégré, comme en témoignent les titres des trois parties qui le composent : «Un monde sans tête», «Une tête sans monde», «Un monde dans la tête». Les paroles de Canetti lui-même sont très révélatrices à propos de son roman : «Un jour, il m´est venu à esprit que le monde ne pouvait plus être recréé comme dans les romans d´autrefois, c´est-à-dire, sous la perspective d´un écrivain ; le monde était désintégré, et ce n´est qu´en le montrant sous l´angle de sa désintégration que l´on serait en mesure d´en offrir une image vraisemblable». Certains critiques ont vu dans ce roman, publié en 1936,  une allégorie des tourments que l´Europe et l´Allemagne en particulier étaient en train de vivre. Une lecture que l´écrivain péruvien Mario Vargas Llosa (Prix Nobel de Littérature 2010) ne réfutait pas dans son essai de 1987 inclus dans le recueil de 2002 La verdad de las mentiras (La vérité par le mensonge) :«Cette lecture d´Auto-da-Fé en tant qu´allégorie idéologique et morale est sans doute parfaitement acceptable. Le clou de l´histoire, cette image de la bibliothèque détruite par les flammes aussi bien que l´immolation de son propriétaire, préfigure graphiquement les inquisitions du national-socialisme et la destruction par le totalitarisme nazi d´une des cultures les plus créatives de son temps. Sans oublier la responsabilité que ne peuvent éluder nombre d´artistes et intellectuels qui ont été complices de l´aliénation collective et incapables de s´en rendre compte et de la combattre quand elle était en train de éclore. Si la culture ne sert pas à prévenir ce genre de tragédies historiques, quelle en est donc sa fonction ?».
   L´excellence de l´œuvre de Canetti fut couronnée en 1981 par le Prix Nobel de Littérature. L´Académie suédoise a mis en exergue, lors de l´attribution du prix, «ses écrits marqués par l´ampleur de sa vision, la richesse de ses idées et sa puissance artistique».
L´œuvre de Canetti est tissée de réflexions sur la mort (la condition humaine face à la mort), sur la religion et sur le phénomène et les mécanismes de la masse (et la puissance de la masse à générer la mort), enfin sur le pouvoir. La mort, en particulier («La mort me brûle»), est encore une fois au cœur d´un ouvrage inédit de l´auteur, publié en Allemagne en 2014, vingt ans après son décès par l´éditeur munichois Carl Hanser Verlag et qui vient d´être traduit en français par les éditions Albin Michel. Cet ouvrage s´intitule justement Le livre contre la mort. L´ouvrage est composé principalement d´inédits découverts  après sa disparition et il s´agit à vrai dire d´un recueil mêlant notes, aphorismes, portraits et réflexions. L´auteur invoque mythes et satires et commente poètes, écrivains, philosophes et scientifiques avec toujours au cœur de sa réflexion, comme l´éditeur nous le rappelle dans la quatrième de couverture, ce questionnement qui illustre la blessure du XXème siècle : pourquoi les hommes se tuent-ils avec tant de fougue ?  
Cet ouvrage qui n´a pas vu le jour du vivant de l´auteur, il le concevait comme le pendant de Masse et Puissance. Dans cet essai aussi fascinant que bouleversant, Canetti se livrait à une réflexion sur la masse qui pour lui, loin d´être purement théorique, n´était pas dissociée de son expérience, comme nous le rappelle d´ailleurs Nicolas Poirier dans son essai Canetti : les métamorphoses contre la puissance (Michalon éditeur-Le bien commun). Cette réflexion est ancrée dans son souvenir de l´incendie du palais de justice de Vienne, le 15 juillet 1927, perpétré par des manifestants qui protestaient contre l´acquittement des policiers jugés pour avoir tué des ouvriers au cours d´une manifestation. L´intervention  des policiers avait été impitoyable. Sur ces événements, Canetti a écrit : «je devins une partie de la masse ; je m´absorbais totalement en elle, je ne ressentais pas la moindre résistance face à sa volonté, quelle qu´elle fût».
 L´essai Masse et Puissance, publié en 1960, suscite à Canetti une réflexion sur la condition humaine en 1968, reproduite dans Le livre contre la mort. À propos d´une référence à Simon Wiesenthal le fameux chasseur de nazis, il écrit : «Masse et Puissance n´est rien d´autre qu´une tentative de dépistage des crimes de la puissance, et tout au long des années que j´ai consacrées à ce travail, combien de fois n´ai-je été au sens littéral du terme, pris de dégoût au rappel de cette histoire et des potentats, des criminels qui l´ont incarnée. Je n´ai dès lors plus connu de repos avant d´avoir trouvé en moi-même les effroyables racines du mal. Tout ce qui est arrivé depuis l´aube des temps résulte d´une disposition, d´une possibilité qui existe en chacun de nous. C´est peut-être en cela que je me distingue d´un homme comme Wiesenthal. Ni lui ni moi ne pouvons oublier, et nous sommes tous deux convaincus qu´il ne faut pas oublier. Mais il donne la chasse aux persécuteurs, moi à la persécution en nous. Il ne me suffirait pas de contribuer au châtiment du plus effroyable bourreau, car tous les autres hommes, qui pourraient devenir des bourreaux, seraient encore là malgré tout(…),  plus effrayant me semble-t-il que tout ce qui est effectivement arrivé, est le fait que cela a été et reste possible. Il faut que l´homme apprenne à se connaître aussi précisément que s´il était lui-même son pire ennemi et qu´il n´admette aucune restriction à la connaissance de soi. Il faut qu´il comprenne ce que la mort a fait de lui et que la soumission à ce «fait naturel» soit récusée une fois pour toutes». Il y a quasiment toujours la mort au rendez-vous, Canetti s´interrogeant d´ailleurs en 1952 : «une langue serait-elle viable, qui ne connaîtrait pas le mot mort ?» L´impuissance de l´homme face à la camarde ne doit pas l´empêcher pour autant de s´insurger contre elle. Aussi Canetti a-t-il du mal à comprendre  le meurtre, mais également le suicide et livre ces réflexions (toujours en 1952) à propos de  Heinrich Von Kleist qui a mis fin à ses jours : «Je ne puis pardonner à Kleist ce qu´il a fait. Son acte le plus vil a été sa fin, et c´est en elle que se manifesta le plus clairement et le plus honteusement l´héritage de son origine militaire. Aucune explication psychologique (aussi lumineuse qu´elle puisse être) ne pourra jamais changer quoi que ce soit au profond ressentiment que cet acte déclenche en moi. Toute mort est possible. Aucune n´est justifiable. Même celui qui se fait assassiner contre son gré est, à mes yeux, partiellement coupable. Mais la culpabilité de l´assassin, et même celle du suicidé, est selon moi démesurée et, à proprement parler, inexpiable. Je me demande d´ailleurs le plus sérieusement du monde si chaque homme qui meurt ne porte pas, de ce seul fait déjà, une part de culpabilité».  
Dans la perspective présentée par Canetti, comment peut-on concevoir la promesse d´inspiration religieuse de la vie de l´autre côté ? L´auteur écrit là-dessus en 1980 : «La promesse d´une vie de l´autre côté, quelque part, où que ce soit, instaure une séparation claire et nette avec la vie ici-bas. Il s´agit d´une exclusion masquée : Sois là-bas et laisse-moi tranquille ! Mais le défunt doit-il nous laisser tranquille ? Ne doit-on pas se mettre à sa disposition ? Aussi perfide que le mort se montre, le vivant mérite sa perfidie. Et si l´ouverture au mort suscite en nous une peur telle que la résistance à notre propre fin s´en trouve affaiblie ? Si le mort risque de nous tirer effectivement de l´autre côté ? Doit-on, dans ce cas également, lui céder et ne pas se fermer à lui ?». 
Qu´en est-il, toujours dans ce contexte de la mort, de la notion de patrie ? La patrie est- elle essentiellement une communion d´idées qui unit les vivants ou est-elle aussi la mémoire de nos proches qui sont morts ? Canetti en expose quelques idées dans ses annotations de l´année 1983 : «Il est possible que l´on soit davantage attaché à la notion de patrie quand on en a plusieurs plutôt qu´une seule. C´est une notion qui prend d´autant plus d´importance. Il est clair que je suis attiré par les endroits que j´ai bien connus, par Vienne, par Paris. Mais quels qu´ils soient, ce sont les lieux de mes morts qui m´importent le plus. Ce ne sont pas leurs tombes qui m´attirent, mais les endroits où ils ont vécu. J´ai honte de visiter les tombes de mes proches, car, confronté à des tombes, je me sens coupable d´avoir survécu».
Le visage de la mort est souvent aussi le visage du pouvoir que l´on retrouve également en filigrane dans des pages de ce très beau livre. L´œuvre de Canetti est d´ailleurs marquée par la résistance au pouvoir, mais on ne peut passer sous silence le questionnement permanent de Canetti sur l ´homme devant la mort où parfois la figure du survivant-héros rejoint paradoxalement celle du tyran. C´est ce qui nous rappelait récemment Yoann Colin dans sa brillante recension-intitulée justement «La résistance au pouvoir»- de l´essai de Nicolas Poirier cité plus haut et publiée le 13 février sur le site nonfiction.fr, le portail des livres et des idées : «Le tyran est un survivant qui a pris le pouvoir en utilisant la mort à la fois comme moyen pour y accéder et comme moyen pour le garder, puisque l’ordre établi ne peut tenir et se conserver qu’à raison de la menace de mort que le tyran fait planer sur la masse asservie. Liant puissance, figure du tyran et survie, l’anthropologie politique développée par Canetti met en cause la figure du survivant en tant que héros. L’héroïsme en effet se caractérise par un mépris de la mort, car c’est toujours dans une confrontation directe avec la mort, à travers une forme d’exaltation sacrificielle, que le héros conquiert une singularité qui lui confère une place surplombante, fort d’avoir pu survivre aux périls que son courage lui a permis d’affronter. Canetti montre alors que cette figure du survivant-héros est également celle du tyran ou du despote, et qu’elle se trouve plus fondamentalement impliquée dans l’existence même du pouvoir. Si les hommes veulent le pouvoir, au point de se battre jusqu’à la mort pour y accéder, c’est avant tout parce que leur soif de domination se proportionne à la satisfaction d’avoir survécu : le détenteur de la puissance qui l’exerce afin d’en dominer d’autres a commencé par être un survivant».
Lors de la parution en Allemagne de cet essai inédit Le livre contre la mort, le quotidien Der Tagesspiegel écrivait à juste titre : «Vingt ans après sa mort, une chose est sûre : Canetti est plus vivant que jamais-en tout cas dans ses écrits».   
La mort physique est inéluctable,  mais avec son œuvre- exigeante et protéiforme-Elias Canetti a assuré son immortalité dans le monde des idées.

Elias Canetti, Le livre contre la mort, traduit de l´allemand par Bernard Kreiss, postface de Peter von Matt, éditions Albin Michel, Paris, février 2018.
    

vendredi 13 avril 2018

La mort de Sergio Pitol.

C´est avec une énorme tristesse que je viens d´apprendre la mort hier à Xalapa, au Mexique, à l´âge de 85 ans,d´un écrivain que j´admirais énormément: Sergio Pitol.
En guise d´hommage, je reproduis ici un article que je lui ai consacré en février 2007 pour le site de la Nouvelle Librairie Française de Lisbonne:


   
Sergio Pitol ou l´art de la fugue.

«Dans mon adolescence quand j´ai commencé à écrire, les deux écrivains qui m´intéressaient le plus, ceux que j´admirais totalement étaient Faulkner et Borges. Mais avec Borges, j´avais conscience que si je m´approchais trop de lui, je ne serais qu´un esclave de son langage, je n´en serais qu´une copie». Ces assertions que Sergio Pitol a tenues à Silvina Friera du quotidien argentin Pagina 12, en décembre 2005, quelques jours après qu´on lui eut attribué le prix Cervantès, illustrent on ne peut mieux la personnalité de cet écrivain mexicain, un homme plutôt modeste, mais, de son propre aveu, un brin excentrique. Son grand ami et compatriote, l´essayiste et critique littéraire Carlos Monsiváis a écrit un jour que chez Pitol l´intelligence, l´humour et la colère ont toujours été ses grands atouts et l´Espagnol Enrique Vila-Matas le tient pour un de ses maîtres. Toujours est-il que lorsque le lauréat du prix Cervantès 2005 fut annoncé, d´aucuns se sont étonnés que la consécration soit tombée sur un auteur, certes talentueux mais relativement discret.
Sergio Pitol est né en 1933 à Puebla et ses premières années se sont déroulées sous le signe de la tragédie. À l´âge de quatre ans, il perd sa mère, noyée dans une rivière. Deux ans après, une méningite emporte son père et sa sœur finit elle aussi par mourir de «désespérance». Le petit Sergio est alors élevé par sa grand-mère et ses tantes et c´est cloué au lit, à cause d´une grave maladie (malaria), qu´il se laisse séduire par les mots. La fantaisie, les voyages imaginaires et l´émerveillement qui en découle le poussent dans les bras de celle que l´on pourrait, à bon droit, surnommer sa première maîtresse, qu´il n´a d´ailleurs jamais quittée : la littérature.
Après des études de droit et de philosophie à Mexico, il suit une carrière diplomatique qui seule lui permet d´assouvir ses grandes passions : les livres et les voyages. De ses séjours - temporaires ou prolongés - dans nombre de villes européennes comme Rome, Barcelone, Bristol (où il a enseigné un temps), Paris, Varsovie, Budapest, Prague et Moscou, il nous rapporte dans ses livres les mouvances de leur vie culturelle et littéraire. Il nous fait partager de façon enjouée l´enthousiasme pour les écrivains et les lieux qu´ils chérissent. Sergio Pitol est d´ailleurs un remarquable traducteur, entre autres, de Conrad, James, Jane Austen, Pilniak et d´un de mes auteurs culte, le majestueux Witold Gombrowicz. Comme traducteur, il a également travaillé en Chine, dans les années soixante.
Mais en quoi consiste-t-elle, au fond, la magie de Pitol qui séduit tant de lecteurs ces derniers temps ? Il faut dire tout d´abord qu´en vérité, Pitol n´a longtemps été qu´un auteur-culte. Même au Mexique il était, il y a peu, relativement méconnu. Ceci peut s´expliquer, selon la plupart des observateurs, par le fait qu´il a vécu la majeure partie de sa vie à l´étranger, mais aussi parce que son œuvre fuit les thèmes traditionnels de la littérature mexicaine, à savoir l´identité nationale et la révolution trahie.
Quoiqu´il eût écrit quelques romans fort remarqués comme El tañido de una flauta (Le son d´une flûte), Domar a la divina garza (Mater la divine garce) ou La vida conyugal (La vie conjugale), c´est dans le conte que le talent de Pitol éclate au grand jour. Nocturno de Bujara (Nocturne de Bujara) en est probablement celui où il atteint le sommet de son art. Mais en général les contes de Pitol renvoient à la dimension onirique, des histoires où la réalité et la fiction se côtoient jusqu´à s´y confondre et où souvent le dénouement est laissé inachevé suscitant de multiples interprétations et invitant les lecteurs à donner libre cours à leur imagination et au déferlement de leurs rêves.
Mais Pitol est aussi un écrivain remarquablement innovateur dans ses essais, si tant est que l´on puisse coller cette étiquette à des livres comme El arte de la fuga (L´art de la fugue) ou El mago de Viena (Le mage de Vienne) qui constituent en fait un genre délicieusement hybride tenant de l´autobiographie (mais seulement dans la mesure où elle se projette vers l´extérieur pour acquérir une voix impersonnelle), du journal de bord et de l´essai littéraire, délivré pourtant de cette gangue académique un tant soit peu amidonnée qui tue le plaisir de la lecture.
Le secret de cet écrivain remarquable tient peut-être au fait que dans ses livres, il nous transmet - d´une façon parfois transfigurée - le témoignage de quelqu´un ébloui par l´inépuisable richesse du monde. Comme si son regard était parfois celui de l´ enfant, au sourire incomparable, qu´au bout de compte Sergio Pitol pour notre joie, n´a jamais cessé d´être… 


Article pour Le Petit Journal.

Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du Petit Journal ma chronique sur le roman L´Enfant de Prague d´Eugène Geen, publié aux éditions Phébus.

https://lepetitjournal.com/lisbonne/lenfant-de-prague-deugene-green-228118


jeudi 29 mars 2018

Chronique d´avril 2018.


L´ art surréaliste de China Miéville. 



«Les monstres et la politique viennent du même endroit». Cette assertion à tout le moins fantasque-ou peut-être pas- fut proférée il y a à peu près un an par l´écrivain anglais China Miéville dans un entretien accordé au quotidien madrilène El País lors de la parution de la traduction espagnole d´un de ses derniers romans-ou nouvelle, comme cet ouvrage est souvent présenté-, publié en Angleterre en 2016 et intitulé The Last Days of New Paris (Les Derniers Jours du Nouveau Paris). Bizarrement, il n´y a pas encore de traduction française de ce roman(ou nouvelle, quoiqu´il s´agisse en ce cas d´une nouvelle assez longue de plus de 160 pages dans l´édition de poche chez Picador) alors qu´un autre livre, paru en Angleterre la même année, This Census-Taker vient d´être traduit sous le titre Celui qui dénombrait les hommes (Éditions Fleuve, décembre 2017). J´écris bizarrement parce qu´il y est question de Paris, mais j´y reviendrai.
Chine Miéville est sans l´ombre d´un doute un des écrivains contemporains les plus originaux de la scène littéraire anglaise. Né le 6 septembre 1972, à Norwich, China Miéville a étudié l´anthropologie et a décroché un doctorat en relations internationales à la prestigieuse London School of Economics en 2001. Il est aussi très actif politiquement : membre du Parti Socialiste des Travailleurs Britanniques, formation politique d´extrême-gauche (d´obédience trotskiste), il s´est présenté sans succès aux élections à la Chambre des Communes en 2001 en tant que candidat de la Socialist Alliance, ayant obtenu un score assez modeste (1,2 %  des votes).
China Miéville- qui a un blog sur le Net intitulé Rejectamentalist Manifesto- est un auteur qui se joue des genres littéraires : science-fiction, horreur, fantastique, roman noir figurent parmi ceux qu´il a délibérément utilisés ou mélangés dans ses œuvres qui tiennent parfois aussi du comic américain. La critique le range d´ordinaire dans un groupe informel d´auteurs nommé «New Weird», du mot «weird» qui signifie étrange, bizarre, en rapport avec la fiction du début du vingtième siècle qui mêlait pulp et horreur. Parmi les auteurs dont il revendique l´héritage ou qui sont au moins proches de lui par leur généalogie littéraire, on peut citer Franz Kafka, Lewis Carroll, Tolkien, Tim Powers, H.P. Lovercraft, Philip K.Dick,  Michael Moorcock, Michael de Larrabeiti, Mervyn Peake, J.G.Ballard ou Ursula K.Le Guin, récemment décédée. Son œuvre fut déjà couronnée de nombreux prix comme Le Prix Hugo du meilleur roman, le Prix Arthur C.Clarke, le britannique de science-fiction, le British Fantasy,le World Fantasy et le Locus.
The Last Days of New Paris est un sacré coup d´éclat, fruit de l´imagination prodigieuse de China Miéville. C´est ce que l´on pourrait dénommer une uchronie. Le terme uchronie est un néologisme inventé au XIXème siècle par le philosophe français Charles Renouvier s´inspirant dans sa construction du mot «utopie» (créé par Thomas More en 1516) et  juxtaposant au préfixe de négation le terme désignant le temps (chronos) à la place de celui du lieu (topos). Pour Renouvier, il s´agit donc d´une utopie dans l´Histoire, c´est-à-dire l´Histoire telle qu´elle aurait pu être. Dans l´univers anglo-saxon, on parle plutôt d´«alternate history» (histoire alternative) ou «alternate world» («monde alternatif).  Si parfois un écrivain peut exprimer à travers sa fiction uchronique son désir que l´histoire se fût déroulée autrement, ou qu´elle se fût produite tel qu´il la décrit, souvent l´intrique n´est que le fruit de l´imagination de l´auteur par pure délectation ou n´est simplement qu´une manière de mettre en relief la complexité du monde ou de démontrer que quelquefois l´évolution de l´histoire se joue dans les détails.
Dans The Last Days of New Paris, China Miéville pond une fiction à vrai dire surréaliste d´autant plus qu´il y est littéralement question du mouvement surréaliste français. Vous êtes –vous déjà demandé, par pur exercice hypothétique, ce qui se serait produit si en 1945 les Alliés n´avaient pas gagné la seconde guerre mondiale ? Si la ville de Paris était toujours occupée en 1950 ? Et que diriez –vous si l´on vous apprenait que la  Résistance serait menée par les Surréalistes ? Or, c´est bel et bien le sujet de l´intrigue ourdie avec brio par China Miéville.
À vraie dire, cette fiction est une histoire sur une seule ville ou sur deux villes selon la perspective. Ceci n´est pas à proprement parler nouveau chez Miéville puisque l´auteur à chaque fiction fragmente les grandes villes mais en concomitance les anthropomorphise, comme nous l´avions déjà constaté dans des livres précédents comme The city and the city (2009 ; traduction française de 2011 chez Fleuve Noir) et Embassytown (2011; traduction française : Légationville, 2015, Fleuve éditions). On peut retrouver dans The Last Days of New Paris deux intrigues qui soit se rejoignent soit s´autonomisent. Nous sommes témoins en tant que lecteurs de deux moments historiques différents où nous côtoyons des personnages historiques mais aussi des personnages tout à fait fictionnels. 
En 1941, nous sommes dans le vieux Paris au moment où la France subit l´Occupation militaire nazie et où une partie du pays est dirigé par le gouvernement collaborationniste qui siège à Vichy. Dans ce Paris fictif de China Miéville, le gouvernement de Vichy existe aussi mais il est aidé par des démons qui sont le fruit des recherches paranormales des forces nazies. Il y a en plus un antipape, symbole de la collaboration vichyste et de la trahison. Par contre, à Marseille, Jack Parsons, un jeune ingénieur américain disciple d´Alistair Crowley, connaît André Breton, un des fondateurs du mouvement surréaliste et conçoit le projet de se saisir d´un objet magique, l´enfermer dans une boîte et l´emporter à Prague pour l´élever sous forme de golem et ainsi attaquer le Reich. Cependant, à Paris, l´explosion de la bombe S au café Les Deux Magots provoque à son tour la profusion de figures on ne peut plus abracadabrantes. Les inventions de l´art surréaliste deviennent des chimères vivantes. Cette irréalité mouvante peuplée de figures abstraites se fond dans le paysage urbain réel emportant tout sur son passage, déclenchant ainsi un véritable chaos. Impuissant face à cette déferlante, Hitler n´a d´autre choix que de faire enfermer la ville la réduisant à un no man´s land où la véritable révolution plutôt que par la vraie Résistance, celle qui comprenait les communistes, socialistes, gaullistes et tous ceux qui s´insurgeaient contre les nazis et contre les vichystes, est menée par «La  Main à Plume», la résistance surréaliste. En effet, seul un mouvement comme le Surréalisme-qui a  fait parler de lui dès 1924 avec le premier Manifeste d´André Breton-, se servant dans ses procédés créatifs de toutes les forces  psychiques (automatisme, rêves, inconscient) libérées du contrôle de la raison, était à même de mener une révolution contre la monstruosité hitlérienne dont les codes et la philosophie défiaient tout ce que la raison avait conçu jusqu´à cette époque-là. Il fallait donc, peut-être dussé-je ajouter, une grille d´interprétation surréaliste pour combattre l´industrie du mal enfantée par l´ imagination perverse des esprits nazis.
En 1950, néanmoins, la guerre continue. «La Main à Plume» est exsangue. Thibaut, un de ses combattants -communiste comme bon nombre de surréalistes à l´époque-, a perdu toute son unité dans une bataille de magie et de mitrailles. En même temps, le bruit court que l´évêque pronazi de Paris, un apostat catholique, a réussi un pacte avec l´enfer afin de libérer des diables alliés du Troisième Reich dans la ville. Entre-temps, Thibaut connaît Sam, une photographe américaine furtive qui a pu esquiver la quarantaine et photographier la réalité ambulante de la ville pour en écrire un livre illustré intitulé Les Derniers Jours du Nouveau Paris. Un autre personnage plane sur l´histoire, comme s´il s´agissait d´un grand animal à la dérive en rêve, un cadavre exquis, une mosaïque à la taille démesurée, un objet symbolisant le poème -jeu que les vrais surréalistes ont inventé en 1925. Paris est une ville défigurée où les peintures, les sculptures, les poèmes se superposent à chaque coin de rue dans une véritable orgie surréaliste. 
Lors de la parution de cette novella, on pouvait lire dans le prestigieux Times Literary Supplement : « Si quelqu´un devrait écrire une suite des Villes Invisibles d´Italo Calvino, catalogue merveilleux de lieux invisibles, peut-être China Miéville serait –il l´homme qu´il fallait pour mener cette tâche…Miéville a toujours eu le doigté pour enfanter des visions mystérieuses. Voilà encore une fois en ébullition son imagination infinie».
Si d´aucuns peuvent penser de prime abord que dans cette fiction China Miéville s´est  livré à un simple divertissement, ils doivent se détromper. D´après lui, il n´y a pas d´esthétique sans éthique.  Ses fictions nous dérangent, nous stupéfient, bousculent des idées reçues et configurent un véritable antidote contre toute littérature conventionnelle. Elles nous interpellent à chaque page et lancent un véritable défi à notre imagination. Chez China Miéville, on regarde la réalité urbaine à travers un miroir déformant qui interroge notre pensée pour mettre ainsi en exergue les structures de pouvoir et de domination.
Lire China Miéville c´est plonger dans des mondes prétendument irréels, mais peut-être paradoxalement plus proches de la réalité que vous ne le croyez…  

China Miéville, The Last Days of New Paris, Picador, 2016 (encore inédit en français).

mardi 27 février 2018

Chronique de mars 2018.



Agustin Gomez-Arcos, l´«apatride» franco-espagnol. 


Le lendemain de la mort d´Agustín Gomez-Arcos, survenue le 20 mars 1998, le quotidien madrilène El Pais titrait : «Mort à Paris d´Agustín Gomez-Arcos, auteur qui a combattu l´oubli de la mémoire franquiste». Quoique peu connu dans son pays natal, qu´il avait quitté en 1966, le plus grand quotidien espagnol lui a consacré une page entière le lendemain de sa mort alors qu'en France, son pays d´adoption, sa disparition n´a pas suscité le même intérêt. Un paradoxe étant donné qu´à l´époque il était un inconnu dans son pays alors qu´en France il avait connu tous les honneurs.
Agustín Gomez-Arcos est né à Enix, près d´Almeria, le 15 janvier 1933, issu d´une famille républicaine. Son père fut maire avant le franquisme et donc voué aux gémonies après le triomphe du Caudillo. Il eut donc une enfance douloureuse qu´il a en quelque sorte racontée dans son roman L´enfant pain (1985) au contenu autobiographique. Lors de la parution de ce roman en mars 1983 aux éditions du Seuil, Michèle Gazier écrivait dans Télérama : «Pour Gomez-Arcos le ciel est vide. Le sacré est dans les gestes les plus humbles : pétrir le pain, peser l´alfa, écrire. Tel un artisan obstiné qui reprend sans cesse son ouvrage, il sculpte dans la langue française des fresques hiératiques, tableaux sublimes, scènes d´une vie qu´il ne peut ni veut oublier».
Avant sa carrière littéraire en France, composée de treize romans, Gomez-Arcos a suivi des études de droit, a écrit de la poésie et s'est fait remarquer comme jeune dramaturge, en Espagne, au début des années soixante avec des pièces comme Élecciones generales (Élections générales), inspirée par Les Âmes Mortes de Gogol, Los gatos (les chats) et Dialogos de la herejía(Dialogues de l´hérésie) qui a même été couronnée du prestigieux prix Lope de Vega. Cependant, malgré ce succès et les applaudissements de la critique, la censure franquiste allait frapper d´interdit ses pièces qui ne pouvaient donc plus être jouées. À la fois déçu et mû par un esprit de révolte qui allait marquer toute son œuvre, il a choisi l´exil, se fixant -comme nombre de ses compatriotes avant lui- en France, après un court séjour en Angleterre.
Dans ses premières années en France, il a sûrement broyé du noir, faisant jouer des pièces dans de petits cafés-théâtres. Ce n´est qu´en 1975 qu´il s´est fait connaître du monde littéraire français en écrivant, dans la langue de Molière, un roman qui allait remporter le prix Hermès, L´Agneau carnivore, où il racontait la passion homosexuelle et incestueuse entre deux frères issus de la bourgeoisie franquiste, un livre d´une liberté de ton assez rare. Les romans de Gomez-Arcos (curieusement, en troquant l´espagnol contre le français, il s´est également mué en romancier, cessant d´écrire des pièces de théâtre), provocateurs et imprégnés d´une philosophie anarchisante, sont peuplés de figures grotesques, de viscères, de bourgeoises provinciales et bigotes, de tortionnaires et de curés. L´hypocrisie de l´église catholique espagnole et sa collaboration avec le régime fasciste sont vertement stigmatisées par Gomez-Arcos qui se déclarait naturellement athée : «Je remercie le catholicisme de m´avoir fait croire que, finalement, Dieu n´existe pas» a-t-il écrit un jour.
L´univers féminin a lui aussi une place de choix dans ses romans. Dans Maria Republica (1976), il raconte l´histoire d´une jeune prostituée surnommée la «putain rouge» qu´une tante bigote essaye de régénérer. Un roman politique et anarchiste de toute évidence. Claude Mauriac écrivait dans Le Figaro : «Ce roman, admirable et terrible, m´a glacé, au moment où je criais au sublime. C´était l´horreur, soudain. L´intolérable pur, après la pure beauté».
Dans ce registre de fortes personnalités féminines, on signale encore  Ana non (1977), couronné de nombreux prix-Le Roland Dorgèles, Le Thyde Monnier (Société des Gens de Lettres) et le Prix du Livre Inter-, qui décrit le fabuleux voyage d´une femme-Ana Paücha, pauvre andalouse, épouse et mère de pêcheurs- qui parcourt tout le pays pour visiter son fils en prison. Un succès qui a été porté à l´écran par Jean Prat et où le rôle principal a été joué par Germaine Montero.
 Juliana-protagoniste du roman L´enfant miraculée (1981)-n´a, quant à elle, que douze ans lorsqu´elle cède aux avances d´un valet de ferme. Au dernier moment, elle prend peur et crie au viol. Quand on l´examine, on constate qu´elle est encore vierge. Aussi une cabale de bigotes la transforme-t-elle en enfant miraculée. Ange diabolique habité par la rancœur et le désir inassouvi, elle commence à faire peur et deviendra pour les gens de son village, au plus fort de la fête de la Vierge, Juliana la folle. Et, bientôt, la Sanglante…  
À un autre niveau, on retrouve un personnage féminin intrépide dans le roman Un oiseau brûlé vif(1984) où l´étage noble des Trois Palmiers est devenu, au fil des ans, lieu de culte et champ de bataille où Paula Pinzon Martín vénère les fétiches de la tyrannie et la mémoire de sa mère, la divine Celestina, morte d´avoir été abandonnée. Paula y refait la guerre civile que son père, le brigadier Abel Pinzon, a gagnée contre les républicains, mais sans avoir su tirer les fruits de la victoire. En une cérémonie cruelle et dérisoire, Paula livrera le dernier combat de la mémoire, lutte monstrueuse où las réalité compte moins que les délires de l´imaginaire. Dans les colonnes du Figaro, André Brincourt témoignait de son admiration pour ce roman: «J´ai rarement lu un livre qui glisse aussi facilement, aussi inexorablement de la réalité au rêve, tout en gardant le même ton, le même bonheur, la même chaleur d´écriture, le même sourire distant et foudroyant».
Enfin, en 1992, dans Mère Justice-un titre qui nous rappelle la célèbre Mère Courage de Bertold Brecht-, nous avons droit à l´histoire d´une femme privée de son fils, le jeune Julien. Un fils né de la relation avec un immigré clandestin malien vite renvoyé chez lui. Un jour, Julien est tué lors d´une banale escarmouche par un jeune Français blond aux yeux bleus que la justice amnistie illico. La mère-symboliquement sans nom- ne supporte pas ce qu´elle conçoit comme une humiliation, encore une des multiples humiliations subies le long de sa vie et dont elle se souvient en déambulant dans Paris. Elle va tuer, mais, à la fin,  la vengeance n´aura rien résolu…   
La figure du tortionnaire franquiste a été excellemment dépeinte dans le roman Scène de chasse (furtive), un livre de 1978, où le protagoniste don Germán Enriquez, bourreau on ne peut plus sadique, sera finalement tué par le rejeton de la seule victime sortie vivante de ses mains. Au sujet de ce livre, je me rappelle toujours les propos de Béatrice Montamat qui a tenu pendant une dizaine d´années une librairie française à Lisbonne. Elle m´a parlé un jour de son expérience en tant que lectrice de ce roman, à la fois éblouie par sa qualité littéraire et troublée par les horreurs qui y étaient décrites. Scènes de chasse (furtive) c´est le  roman de la cruauté franquiste de cette Espagne de feu et de sang, impitoyable à l´égard des vaincus. À la fin, pourtant, tous, vainqueurs et vaincus sont inexorablement défaits par la mort : «Même honoré, un cadavre n´est que ça : un pas géant vers l´oubli. Un poids vertical que la mort enfonce lourdement dans la terre. Un point d´arrivée sans promesse d´attente. Un tout qui devient rien. Un rien qui va vers le néant. Aller simple. Sans retour».
Eric Deschodt a écrit un jour dans le Figaro –Magazine que la compassion de Gomez-Arcos pour les déshérités l´apparentait à Dickens et à Victor Hugo et cela est visible dans un roman comme L´Aveuglon (1990) où Khalil, surnommé Marruecos, est pauvre  et aveugle, un enfant de la Médina marocaine où il côtoie des artisans, des prostituées, des personnages hauts en couleur. Bref, le roman de la misère de l´enfance. Dans un roman précédent, L´Homme à genoux (1989), l´auteur raconte l´histoire d´un jeune homme qui quitte un village minier et la mère de son enfant pour une ville côtière du sud de l´Espagne Il veut vivre au soleil et jouir du boom économique. Néanmoins, il ne fait que vivoter. De petits métiers misérables en rencontres malencontreuses, il se retrouve un jour à genoux sur une place publique, au milieu de passants qui le contournent avec indifférence ou inquiétude, seul derrière sa pancarte : «Mes frères, je n´ai pas de travail-Mère, femme et enfant sont restés au village-Le besoin me met à genoux devant vous-pour demander l´aumône –Merci». Ce roman est un réquisitoire contre les sociétés d´abondance et contre l´Espagne post- franquiste, le revers de la médaille du miracle économique espagnol où l´écart se creusait entre profiteurs et parias.
Puisqu´on évoque les parias, c´est un peu aussi la figure du paria qui nous est décrite-quoique d´une façon drôle et picaresque –à travers le héros du roman La femme d´emprunt, José dit «Pepito», fils d´un général franquiste, qui se sent femme depuis toujours. À la fin, il conquiert sa vraie nature, mais jusque là Pepito doit faire face à l´hypocrisie d´une société  puritaine et bigote. La diatribe paternelle qui est à l´origine de l´expulsion manu militari de l´enfant dénaturé de sa maison est précédée d´une scène où Pepito est embarqué en prison en compagnie d´ un lieutenant qui, se sentant floué, l´avait roué de coups. Le père du lieutenant, un colonel, n´a fait sur la situation embarrassante qu´un seul commentaire illustrant à merveille l´hypocrisie de l´époque : «Enculer est un acte de mâle et mon fils est un mâle». Vielle histoire selon laquelle le sodomisé est homosexuel mais celui qui sodomise un homme ne l´est pas.        

 
                               
Agustin Gomez –Arcos a toujours connu en France un énorme succès, ne serait-ce qu´un succès d´estime. Quoi qu´il en soit, il fut pendant deux décennies un auteur fort apprécié. On disait même qu´il était à l´époque l´écrivain favori du président François Mitterrand. En effet, la parution de chaque nouveau roman d´Agustin Gomez-Arcos déclenchait un vieux rituel : la visite du chauffeur du président chez l´écrivain pour recevoir un exemplaire dédicacé.
Agustín Gomez-Arcos a raté de peu le Goncourt à deux reprises : en 1978 avec Scène de chasse (furtive), l´année où le vainqueur fut Rue des boutiques obscures de Patrick Modiano, et en 1984 où L´oiseau brûlé vif fut finaliste derrière L´amant de Marguerite Duras.  En 1990, il a reçu le Prix du Levant et en 1995 il a été fait Chevalier des Arts et des Lettres.
Si le franquisme l´a poussé à l´exil, la transition et le retour de l´Espagne à la démocratie ne l´a pas pour autant réjoui. Certes, il se déplaçait souvent en Espagne, mais il se rendait compte que le franquisme imprégnait encore les esprits dans un pays verrouillé pendant presque quatre décennies. Par-dessus le marché, on ne faisait nullement le procès des crimes franquistes et tout tendait à l´effacement. Il fallait passer l´éponge sur les atrocités de cette période sombre de l´histoire espagnole au nom de la réconciliation et cet oubli, Gómez-Arcos ne pouvait point le supporter : «Je m´étonne que l´on parle du franquisme comme de l´ancien régime et je me demande ce qu´il y a derrière tout ça. Est-ce qu´on veut nous faire accepter que c´est tout à fait normal que le pays ait vécu pendant quarante ans sous une dictature ? Je ne puis le comprendre. Si, à vrai dire, je le comprends très bien. C´est pourquoi j´écris ce que j´écris», a-t-il confié à El País en 1985.
 Eduardo Haro Tecglen (1924-2005), figure mythique du journalisme espagnol, a expliqué un jour le dilemme de Gomez-Arcos : Espagnol en France, il était étranger dans son propre pays. Pourtant, ces dernières années, il y a un regain d´intérêt en Espagne pour son œuvre : ses romans sont traduits ou réédités en espagnol- surtout grâce à la maison d´édition Cabaret Voltaire-, ses pièces sont jouées et une rue porte son nom à Almeria. Par contre, en France, la plupart de ses livres sont aujourd´hui scandaleusement épuisés. Une injustice que les maisons d´édition françaises se doivent de réparer au plus tôt sous peine de voir tomber dans l´oubli un des écrivains de langue française les plus inventifs du dernier quart du vingtième siècle.

 Note : L´œuvre romanesque d´Agustín Gómez-Arcos fut publiée chez de différents éditeurs: Le  Seuil, Stock, Fayard, Le Pré-aux-Clercs, Julliard.

Romans non cités dans l´article :

Pré-Papa ou roman de fées(1979) ; Bestiaire (1986) ; L´ ange de chair (1995).