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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

jeudi 9 novembre 2017

La mort de Roger Grenier.



Écrivain, journaliste, résistant et homme de radio français, Roger Grenier, né le 19 septembre 1919 à  Caen, dans le Calvados, s´est éteint hier à Paris à l´âge de 98 ans.
Auteur d´une oeuvre composée d´une cinquantaine de titres, Roger Grenier fut conseiller littéraire chez Gallimard, son éditeur depuis 1949. Son oeuvre fut couronnée de plusieurs prix littéraires dont  le Femina,  le prix Novembre, celui de l´Académie Française ou le prix Albert Camus En tant que journaliste, il a notamment travaillé à Combat, avec Albert Camus, et à France-Soir.
Avec la mort de Roger Grenier, c´est une grande personnalité du monde littéraire français qui disparaît.

mardi 7 novembre 2017

Le Goncourt attribué à Éric Vuillard.


L´écrivain Éric Vuillard a reçu hier le Prix Goncourt 2017 pour son roman L´ordre du jour, publié chez Actes-Sud. Une fiction sur l´industrie nazie. À lire absolument. 

samedi 28 octobre 2017

Chronique de novembre 2017.



 
Yorgos Séféris et le souffle poétique de la Grèce.


Pourquoi, tant de siècles plus tard, l´Antiquité classique grecque nous fascine-t-elle autant ? Les raisons en sont multiples. Une des plus intéressantes parmi celles que j´aie lues ces derniers temps-qui porte aussi sur les dettes réciproques entre notre époque et la Grèce classique- je l´ai trouvée il n´y a pas longtemps dans un beau livre de l´helléniste espagnol Pedro Olalla intitulé Historia Menor de Grecia(Historia Mineure de Grèce), publié en 2012 par les éditions Acantilado et qui malheureusement n´a pas encore été traduit en français : «La Grèce en tant qu´idéal est une patrie spirituelle éternellement jeune, une création in fieri, un défi ouvert qui traverse l´histoire comme une révolution permanente, ou, encore davantage, comme une séduction permanente vers ce qu´il y a de mieux. Cette Grèce-là est, sans doute, celle qui a toujours attiré les esprits les plus valeureux qui l´ont perpétuée dans le temps. Néanmoins, en quel lieu de l´histoire habite cet idéal ? Son histoire -comme celle de tous les peuples-n´a pas toujours été lumineuse et rayonnante : elle est pleine de gestes hautains, irrationnels, voire barbares. D´où donc, a-t-il pu naître cet esprit capable de séduire aux plus généreux et aux plus soucieux de l´humain ? Je crois qu´il est né de gestes esseulés, même pas d´êtres exemplaires, rien que des gestes esseulés, d´éclats de noblesse, qui ont laissé leur empreinte liée à la réussite aussi bien qu´à l´échec. Dans ces gestes –là a survécu cet esprit».                
  En écoutant, par exemple, la musique de la compositrice Eleni Karaindrou qui accompagnait beaucoup les films de Théo Angelopoulos, on ne peut s´empêcher de penser au souffle poétique dont semble imprégnée toute la culture grecque. De la nuit des temps nous reconnaissons la voix éternelle des grands auteurs de l´Antiquité Classique. C´est le berceau de la civilisation européenne. Pourtant, la littérature grecque contemporaine est moins connue, quoiqu´elle puisse se prévaloir d´avoir à son actif deux auteurs couronnés du Nobel : Odysseus Elytis en 1979 et Yorgos(Georges) ou Giorgos Séféris en 1963. De ce dernier –que je vous propose de connaître aujourd´hui- le grand poète français Yves Bonnefoy, décédé l´année dernière, a écrit dans le texte La lumière d´octobre que «jamais comme auprès de Séféris, je n´avais éprouvé le désir de seulement être là, pour vérifier (…) qu´il ne faut qu´un exemple de loyauté (…) pour que l´écueil, l´écume et l´étoile ne soient plus le décor absurde de notre mort. Jamais non plus, comme par la grâce de ce poète, je ne m´étais senti si hautement favorisé du droit simple d´être moi-même, si décidément libéré des précautions et des protocoles qui foisonnent dans le destin.»
  Tous ceux qui ont, à un moment de leur vie, fréquenté Yorgos Séféris témoignent de la gentillesse et la grandeur de ce voyageur qui a proféré, un jour, une phrase qui est restée célèbre : «où que je voyage, la Grèce est ma blessure».
  Né en 1900 à Smyrne, Yorgos(ou Georges) Séféris-de son vrai nom, Yorgos Stylianou Seferiades doit rejoindre Athènes, avec sa famille, en 1914, au début des hostilités entre la Grèce et la Turquie. Séféris y fait les études secondaires et son goût pour l´écriture se manifeste dès sa prime jeunesse. En 1927, son professeur de grec D.N. Goudis publiera un recueil de «compositions exemplaires» d´anciens élèves où figurent quatre devoirs du jeune Séféris. Entre-temps, le futur Nobel, devenu adulte, étudie le droit à la Sorbonne, à Paris, vit à Londres pour perfectionner son anglais, et entre au corps diplomatique. Son métier de diplomate le mène en Crète, en Égypte, au Liban, en Italie, en Angleterre, nourrissant ainsi son œuvre d´une poétique de l´exil. La Grèce que l´on retrouve dans ses poèmes est une Grèce de la nostalgie, des mythes, des odeurs de myrrhe et de citronnier, des barques et de beaux rivages. Il y a aussi les pierres et la citerne qui était pour Séféris le signe par excellence. Comme l´a écrit Yves Bonnefoy, toujours dans le texte cité plus haut, «Séféris a passé une grande part de sa vie à être grec -à servir la Grèce- dans les pays étrangers, et il a bien été ce voyageur empêché de rentrer au port qu´il évoque dans ses poèmes.». Dans la même veine, s´exprimait l´écrivain Gil Pressnitzer qui a écrit sur Séféris: «La terre grecque lui tend ses deux mains pour lui dire ses chimères, lui en exil au cœur de la lumière. Il apparaît dans la poésie grecque comme un solstice d´été et dans son souffle passe la douleur et la grandeur de la résurrection de l´histoire de la Grèce, antique et contemporaine.».
Il se lie d´amitié avec d´autres grands poètes comme T.S.Eliot, Constantin Cavafy, Yves Bonnefoy, on l´a vu, et des romanciers comme Henry Millet ou Lawrence Durrell. Grâce à lui, le poète Lorand Gaspar a appris le grec et s´est imprégné de culture grecque, habitant les paysages, réels ou mythiques, qui ont inspiré Séféris, afin de traduire sa poésie. Quant à Gaëtan Picon, il n´a jamais caché son admiration pour un poète qu´il a fréquenté et qu´il a décrit de la manière éloquente qui suit : «Doré comme les pierres de son pays, comme ces rocs depuis toujours brûlés, imprégnés par les sucs, les sels, le rayonnement de l´espace, raviné comme la sécheresse de la terre ocre, craquelée, le visage est celui d´un homme qui s´expose au soleil» Et plus loin : «Mais ce soleil, cette vie à laquelle il s´expose, il attend que de leur brûlure et de leur saturation vienne l´exsudation du poème. Voici qu´il les ramène dans ses filets, dans l´ombre de sa bibliothèque d´Athènes, entourée par les flammes du jour-au fond de ce silence, de cette réserve, de cette absence, que l´on devine en lui comme le vide par lequel la plénitude de sa présence est invisiblement tenue. Du soleil à l´ombre, e la communication à la solitude, de l´exil au retour, de l´errance aux racines natales : c´est le rythme d´une vie et d´une poésie». Dans la poésie de Séféris, comme l´a si bien  écrit-encore une fois-Gil Pressnitzer, «les dieux marchent à pas de colombes et parlent à mi-voix pour ne point effrayer les hommes. Car ils sont au milieu d´eux. Il en est le messager. De ses mots monte la lumière. Simple comme une lumière d´octobre sur la mer».       

  Parmi les ouvrages essentiels de Séféris, je me permets de relever les essais Cavafy et Eliot et Hellénisme et création, le roman Six nuits sur l´Acropole, les Journaux et, bien sûr, nombre de livres de poésie. À ce sujet, il y a en français, une excellente anthologie dans la collection Poésie chez Gallimard intitulée Poèmes 1933-1955 suivis de Trois Poèmes Secrets. Les vers de Poèmes sont traduits par Jacques Lacarrière et Egérie Mavraki et ceux de Trois Poèmes Secrets par Yves Bonnefoy et Lorand Gaspar. L´anthologie comprend encore une préface signée Yves Bonnefoy (en fait le texte La lumière d´octobre de 1963) et une postface par Gaëtan Picon. Je vous reproduis ici deux petits poèmes illustrant le talent de Yorgos Séféris :

 Calligramme (Journal de bord II) :

«Voiles sur le Nil,
Oiseaux sans cris, privés d´une aile
/cherchant sans bruit celle qui manque,
parcourant dans le ciel absent
Le corps d´un adolescent sans marbre ?
Traçant sur l´azur d´une encre invisible
 Un cri désespéré.»
(traduction Jacques Lacarrière et Égérie Mavraki)



G (extrait de Trois Poèmes secrets) :

Guérison de la flamme, la flamme seule :
Non par goutte-à-goutte de l´instant
Mais par l´éclair, soudain,
Du désir qui rejoint l´autre désir
-Et chevillés ils restent
L´un à l´autre, et le rythme
D´une musique, au centre,
A jamais la statue

Que rien ne bougera.

Dérive, non, de la durée, ce souffle :
Mais foudre, qui tient la barre.

(traduction d´Yves Bonnefoy).


  En 1967, à la suite du coup d´état militaire des colonels, Séféris, refusant l´invitation de l´Université de Harvard pour y enseigner pendant un an, a déclaré : « J´ai, hélas, le sentiment que si la liberté d´expression manque dans un seul pays, elle manque alors partout ailleurs. La condition de l´émigré ne me séduit pas : je veux  rester auprès de mon peuple et partager ses vicissitudes.» Deux ans plus tard, il a fait une déclaration publique contre la junte militaire. Le 20 septembre 1971, Séféris est décédé à l´hôpital Evangélismos à Athènes. Le lendemain, trente mille personnes ont suivi le cortège funèbre, faisant de son enterrement une manifestation spontanée contre la dictature des colonels. Comme quelqu´un l´a écrit, on disait au revoir à un émissaire de la paix. 



jeudi 5 octobre 2017

La mort d´Anne Wiazemsky.



 

Née le 14 mai 1947 à Berlin, l´actrice et romancière française Anne Wiazemsky est décédée aujourd´hui, à l´âge de 70 ans, des suites d´une longue maladie. Fille de Claude Mauriac et petite-fille de François Mauriac (Prix Nobel de Littérature en 1952), Anne Wiazemsky était l´ancienne compagne du cinéaste Jean-Luc Godard.
Surnommée «l´éternelle jeune fille», elle a publié une douzaine de romans dont Les Canines, prix Goncourt des Lycéens en 1993, L´hymne à l´amour (1996, Prix RTL-Lire), Une poignée de gens (1998, Grand Prix du roman de l´Académie Française et Prix Renaudot des Lycéens), Jeune Fille (2007, Prix Jean Freustié et Prix Lilas), Mon enfant de Berlin(2009), Un an après(2015) et Un Saint Homme(2017).
Une femme remarquable.

Le Nobel attribué à Kazuo Ishiguro.



Le Prix Nobel de Littérature 2017 vient d´être attribué à l´écrivain britannique d´origine japonaise Kazuo Ishiguro.L´Académie suédoise a mis en exergue «ses romans d´une grande force émotionnelle révélant l´abîme sous l´illusion que nous avons de notre relation au monde».
Né à Nagasaki le 8 novembre 1954, il vit en Angleterre dès l´âge de 6 ans. Il a a son actif un recueil de nouvelles et sept romans  dont The remains of the day(Les vestiges du jour), lauréat du Booker Prize en 1989, et Never Let Me Go(Auprès de moi toujours), paru en 2005. Ces deux romans ont fait l´objet d´adaptations cinématographiques. 
Il a été décoré de l´ordre de l´Empire Britannique en 1995 et fait Chevalier des Arts et des Lettres en 1998. 
Son dernier roman The Buried Giant fut publié en 2015 et traduit en français sous le titre Le Géant Enfoui.
La plupart de ses livres sont disponibles en français dans la collection de poche Folio aux éditions Gallimard.

jeudi 28 septembre 2017

Chronique d´octobre 2017.



Léon Bloy, le prophète.



«Obtenir enfin le mutisme du Bourgeois, quel rêve ! L´entreprise, je le sais bien, doit paraître fort insensée. Cependant, je ne désespère pas de la démontrer d´une exécution facile et même agréable. Le vrai Bourgeois, c´est-à-dire, l´homme qui ne fait aucun usage de la faculté de penser et qui vit ou paraît vivre sans avoir été sollicité, un seul jour, par le besoin de comprendre quoi que ce soit, est nécessairement borné dans son langage à un très petit nombre de formules. Le répertoire des locutions patrimoniales qui lui suffisent est extrêmement exigu. Ah !si on était assez béni pour lui ravir cet humble trésor, un paradisiaque silence tomberait aussitôt sur notre globe consolé !».
 Ce texte est extrait de l´œuvre Exégèse des Lieux Communs, publiée d´abord en 1901, puis revue en 1913 et écrite par un des écrivains les plus atypiques que la littérature française ait enfantés et dont on signalera le 3 novembre prochain le centenaire de la mort : Léon Bloy. Incompris par son temps, vilipendé par les bien-pensants de l´époque, Léon Bloy n´a pas manqué de leur rendre la pareille, lui qui par son éloquence, sa plume où les latinismes n´ont jamais offusqué l´éclat de la langue française, a invectivé l´hypocrisie et l´outrecuidance des milieux culturels, politiques et sociaux français. Romancier, nouvelliste, essayiste, diariste et pamphlétaire, Léon fut un catholique fervent à la recherche de l´absolu, mais farouchement anticlérical et révolté par le silence de Dieu devant les méfaits de la société de son temps. Si nombre de ses contemporains l´ont éreinté et exécré, la postérité lui a donné un certain crédit : son œuvre eut un ascendant reconnu sur des écrivains comme Georges Bernanos, Louis-Ferdinand Céline, Ernst Jünger, Jorge Luis Borges ou, plus récemment, Maurice G. Dantec.  De son temps, malgré tout, il y en avait qui le tenaient en haute estime comme Villiers de l´Isle-Adam, Catulle Mendès, Remy de Gourmont ou Octave Mirbeau. Ce dernier a écrit à propos de Léon Bloy : «Il sertit d´or l´excrément ; il monte des métaux précieux, précieusement ouvrés, la perle noire de la bave. Quand il en arrive à ce point d´orfèvrerie et de ciselure, l´excrément lui-même devient un joyau». Remy de Gourmont pour sa part a écrit en 1898 dans le IIe Livre des Masques : «M. Bloy a un style(…) M. Bloy est un des plus grands créateurs d´images que la terre ait portés ; cela soutient son œuvre, comme un rocher soutient de fuyantes terres ; cela donne a sa pensée le relief d´une chaîne de montagne(…) Le génie de M. Bloy n´est ni religieux, ni philosophique, ni humain, ni mystique ; le génie de M. Bloy est théologique et rabelaisien. Ses livres semblent rédigés par saint Thomas d´Aquin en collaboration avec Gargantua. Ils sont scholastiques et gigantesques, eucharistiques et scatologiques, idylliques et blasphématoires. Aucun chrétien ne peut les accepter, mais aucun athée ne peut s´en réjouir».  
Deuxième de sept enfants, Léon Bloy naît le 11 juillet 1846 à Notre-Dame de Sanilhac, près de Périgueux en Dordogne, fils de Jean –Baptiste Bloy, fonctionnaire des Ponts et Chaussées et franc-maçon et d´Anne-Marie Carreau, une ardente catholique. Études plutôt médiocres, emploi comme commis de bureau à la Compagnie Ferroviaire d´Orléans, léger intérêt pour l´architecture, passion pour la peinture et fréquentation des milieux socialistes révolutionnaires et anticléricaux marquent son passage de l´adolescence à l´âge adulte.  En 1968, à l´âge de vingt-deux ans, il fait la connaissance de Jules Barbey d´Aurevilly. C´est pour Léon Bloy une rencontre déterminante dans sa vie et l´occasion d´une profonde conversion intellectuelle qui le ramène à la religion catholique –qu´il avait boudée-et le rapproche des courants traditionalistes. C´est sous l´emprise de Barbey d´Aurevilly qu´il s´intéresse à la philosophie d´Antoine Blanc de Saint-Bonnet et d´Ernest Hello. En 1870, il fait la guerre et participe aux opérations de l´armée de la Loire, une expérience qui lui inspirera en 1893 le livre Sueur de Sang. De retour à Paris, il entame une carrière de journaliste, écrivain et pamphlétaire qui lui  vaut plein d´inimitiés. Il vit toujours sous un équilibre instable, les polémiques qu´il déclenche ne l´aidant pas à mener une vie sereine. C´est après la mort de ses parents en 1877 qu´il effectue une retraite à la Grande Trappe de Soligny où il rencontre Anne-Marie Roulé prostituée qu´il recueille et convertit en 1878 et dont la figure lui inspirera le roman aux contours autobiographiques Le Désespéré, publié en 1887. La vie de Bloy et d´Anne-Marie se meut en aventure mystique, pleine de visions, de pressentiments apocalyptiques et plonge dans le dénuement absolu. C´est à ce moment –là que Bloy fait la connaissance de l´abbé Tardif de Moidrey qui l´initie à l´exégèse symbolique pendant un séjour à La Salette. Ce symbolisme, Léon allait l´appliquer à son œuvre, à sa vie et aux événements analysés sous sa plume. C´est probablement de cette époque que date Le Symbolisme de l´apparition qui ne sera publié qu´à titre posthume en 1925. Aussi Bloy sera-t-il associé à certaines idées qui s´expriment dans les mouvements traditionnels catholiques imprégnés d´une eschatologie inhérente à l´apparition de la Vierge Marie à La Salette-Fallavaux près de Corps (Isère) en 1846. Entre-temps, Anne –Marie sombre dans la folie et finit par être internée, en 1882, à l´hôpital Sainte-Anne de Paris.
Le long de sa vie, Léon Bloy écrit beaucoup  pour la presse- Gil Blas, La Plume, Le Chat-Noir-, tient un journal, écrit deux romans-Le Désespéré, La Femme Pauvre- des nouvelles et des récits-Histoires désobligeantes et Sueur de sang respectivement-et publie nombre d´essais. En 1890, il se marie à la danoise Johanne Molbech-rencontrée chez le poète et journaliste François Coppée et convertie par ses soins au catholicisme-, a des enfants, mais sa vie n´est toujours pas une partie de plaisir. Il se fâche avec Joris-Karl Huysmans, son ami, qui l´a caricaturé dans son roman Là –Bas(1891). Une vingtaine d´années plus tard, alors qu´Huysmans est déjà mort, Bloy déblatère encore contre lui dans l´essai Le Pèlerin de l´Absolu : «Il devint catholique avec la très pauvre âme et la miséreuse intelligence qu´il avait, gardant comme un trésor l´épouvantable don de salir tout ce qu´il touchait». Il tient en piètre estime des auteurs qui ne cessent d´être victimes de ses invectives comme Alphonse et Léon Daudet, Maurice Barrès, Edmond de Goncourt ou Paul Bourget. Enfin, les polémiques s´accentuent jusqu´à sa mort à Bourg-La –Reine, Hauts-de-Seine, le 3 novembre 1917, après une crise cardiaque.
Dans son roman Le Désespéré, d´inspiration autobiographique-qui survient après l´échec de son pamphlet hebdomadaire Le Pal-, on peut déceler sous le tamis de la fiction sa philosophie, sa recherche d´absolu et ses imprécations contre les «digérants» républicains de la «Grande Vermine» des Lettres. Le héros du roman est Caïn Marchenoir, un catholique impitoyable, révolté par le silence de Dieu, qui lance des anathèmes contre ses contemporains. Les intentions de Léon Bloy sont claires. Il les confie à Louis Montchal en 1885 : «Je rêve un roman de misère et de douleur, l´écrasement d´un homme supérieur par une société médiocre. Tous les imbéciles et tous les infâmes de ma connaissance y défileront.». Comme le montre si bien Pierre Glaudes dans la présentation de l´œuvre dans la collection Classiques de Garnier-Flammarion : « Par le biais de son personnage, Bloy, qui n´a jamais cessé d´espérer un immense succès de scandale, semble déterminé à hausser encore le ton, en étrillant d´une main ferme tous ceux qui, depuis les lendemains de la défaite de 1870, incarnent la réussite ou la compromission dans «la République des Vaincus». Il souhaite ainsi marteler le message inactuel d´un pamphlétaire catholique qui s´est fait une gloire de se «rendre insupportable à (ses) contemporains»».
Néanmoins, si Le Désespéré se solde par un échec du héros Marchenoir et l´absence- du moins apparente-de Dieu, l´autre roman de Léon Bloy, La Femme Pauvre (1897), nous donne des raisons d´espérer, ne serait-ce que parce qu´il se termine avec l´image d´une béatitude que le personnage Clotilde Maréchal (personnage inspiré à l´auteur par sa relation avec Berthe Dumont)  nourrit contre la médiocrité du temps présent. Elle est au fond une sainte qui ne se mesure pas à l´aune de la logique terrienne.
Puisqu´il est souvent question de recherche de l´absolu et du silence de Dieu, ce Dieu tant adoré que Bloy appelle de tous ses vœux pour le faire sortir de son mutisme, on ne peut ignorer le rôle de Satan et du Mal en tant qu´idée, le Mal que le Diable représente. Dans une interprétation originale et moderne de l´œuvre de Léon Bloy qu´il a exposée dans un article intitulé Léon Bloy ou la fureur de Dieu, écrit pour l´excellent site Internet Zone Critique en février 2015, Clément Guarneri a justement rappelé cette réalité. J´en reproduis un extrait qui illustre on ne peut mieux la lucidité et la pertinence de cette analyse: «« Celui qui ne prie pas le Seigneur prie le Diable » écrivit Léon Bloy. Cette citation, fraîchement remise au goût du jour par le Pape François, le jour de son accession au trône de Pierre, est éminemment révélatrice de la pensée du poète et constitue l’épine dorsale de son itinéraire spirituel. Il fut, à la suite de Baudelaire, et avant des écrivains comme Georges Bernanos, Louis-Ferdinand Céline, ou encore Jean-Pierre Martinet, l’un de nos auteurs qui interrogea le scandale du Mal avec le plus d’à-propos, d’acuité et de justesse, ne cessant d’intimer que le désespoir, le fatalisme, la haine du beau, le matérialisme, sont devenus les ressorts de la machinerie diabolique et les expédients par lesquels Satan agit sur nos vies en annihilant notre enthousiasme.»
«Ce mot de Satan, poursuit Clément Guarneri, de malin, que les prêtres même craignent parfois d’évoquer, de peur du ridicule, est bien loin de ce diablotin affublé d’une queue et d’un trident, il est au contraire ce « désespoir », cet Irrévocable dont parlait justement Baudelaire, celui qui divise et corrompt l’âme pour l’éloigner de Dieu, par le simulacre, l’idolâtrie, le péché, l’orgueil, la haine et l’envie ; cet instrument de discorde flattant notre vanité. Ainsi, non loin d’interroger une notion creuse, Bloy nous invite-t-il à scruter nos âmes pour en extraire sa noblesse et sa munificence, dans la voie du dépouillement et de la méditation, par une ascension sans cesse accrue dans l’Amour de Dieu, fondée sur l’imitation du Christ».
L´extrait par lequel s´amorce cet article nous prouve que, paraphrasant Jorge Luis Borges, Léon Bloy, collectionneur de haines, n´a pas exclu la bourgeoisie française dans son musée bien rempli. Pierre Glaudes, cité plus haut, a vu juste quand il a écrit que chez Bloy, le bourgeois se définit  par sa bêtise, par sa sentimentalité, par son hypocrisie, par son néant. Le bourgeois ou les riches tout court. Toujours dans Exégèse des Lieux Communs, dans le chapitre «Pauvreté n´est pas vice», il dénonce l´hypocrisie des riches qui tiennent en horreur l´indigence, vue comme une impiété, un blasphème atroce. Elle l´est en quelque sorte dans l´intolérable scandale de son existence, mais non pas pour les raisons souvent invoquées par les riches qui dans leur cynisme affirment «pauvreté n´est pas vice», une assertion qui, on le sait bien, n´est chez eux qu´une antiphrase. Léon Bloy écrit du haut de sa clairvoyance : « la pauvreté est l´unique vice, le seul péché, l´exclusive noirceur, l´irrémissible et très singulière prévarication. C´est bien ainsi que vous l´entendez, n´est-ce pas précieuses Crapules qui jugez le monde». Plus loin, il s´écrie :«Ah ! Que l´Évangile est mal compris ! Quand on lit qu´«il est plus facile à un chameau de passer par le trou d´une aiguille qu´à un riche d´entrer dans le royaume des cieux», faut-il être aveugle pour ne pas voir que cette parole n´exclut, en réalité, que le chameau, puisque tous les riches, sans exception, sont certainement assis sur des chaises d´or dans le Paradis et que, par conséquent, il leur est tout à fait impossible, en effet, d´entrer dans un endroit où ils sont installés, déjà, depuis toujours ! C´est affaire aux chameaux d´enfiler des aiguilles devant la porte et de se débrouiller comme ils pourront. Il n´y a pas lieu de s´en préoccuper autrement».
Dans Histoires désobligeantes (1894), recueil de nouvelles, la cruauté de la plupart des histoires est certes ancrée dans l´angoisse religieuse de l´auteur, mais cette cruauté est aussi celle qui s´exerce parfois aux dépens des exilés de la vie, des faire-valoir, ceux qui, par leur seule existence, sont en trop et jetables, ceux dont on peut se débarrasser sans aucune gêne. C´est le cas de l´histoire «Le vieux de la maison» où Madame Alexandre, propriétaire d´un lieu louche, un bordel, à vrai dire, peine à se défaire de son père, personnage surnuméraire, «vieux fricoteur», «vieille ficelle à pot au feu».Imprudemment sorti dans la rue lors de la Commune, en pleine répression versaillaise, le papa Ferdinand (ainsi s´appelle «le vieux de la maison») est soupçonné d´être un pétroleur. Sa sinistre fille en profite pour  se débarrasser de son vieux père. Alors qu´il est déjà à la porte de la maison, madame Alexandre crie aux soldats de la fenêtre : «Mais fusillez-le donc, tonnerre de Dieu ! Il était tout à l´heure avec les autres. C´est un sale communard, c´est un pétroleur qui a essayé de foutre le feu au quartier». Papa Ferdinand, criblé de balles,  tombe sur le seuil…Sa fille, par contre, sans aucun poids sur sa conscience coule des jours heureux, pèse quatre cents kilos( !) et lit avec émotion les romans de Paul Bourget. Ici, on ne peut rester insensible à l´ironie de Bloy non seulement par le poids (expressément excessif) de la dame, mais aussi par sa lecture des livres de Paul Bourget, un auteur qu´il a de tout temps avili à telle enseigne qu´en 1914 il écrira, toujours dans Le Pèlerin de l´Absolu, des propos tout à fait méprisants sur son confrère : «Ce pauvre Bourget est si étroitement dénué de personnalité qu´il lui est impossible d´écrire sans emprunter des formes de Balzac ou de Stendhal».      
Malheureusement, les œuvres de Léon Bloy aujourd´hui n´ont pas beaucoup de lecteurs et encore suscitent-elles toujours des polémiques, surtout auprès de ceux qui en font des interprétations abusives. En 2013, le juge des référés de Bobigny sur une plainte de la Ligue Internationale contre le racisme et l´antisémitisme ordonne la censure partielle de l´essai de Léon Bloy Le Salut par les Juifs (1). Or, l´ouvrage, paru en 1892, s´insurge justement contre l´antisémitisme qu´il qualifie de «crime» et c´était une réponse à l´essai antisémite d´Edouard Drumont (directeur de La Libre Parole), La France Juive. Bloy estime que Drumont combat la bourgeoisie juive simplement pour faire triompher la bourgeoisie catholique. Il ne s´agirait donc que de «substituer au fameux Veau d´Or un cochon du même métal».  L´ouvrage fut salué par Paul Claudel, Octave Mirbeau, Georges Bernanos, Jorge Luis Borges et des auteurs juifs comme Franz Kafka, Walter Benjamin ou Emmanuel Levinas. Récemment l´universitaire israélienne Rachèle Goëtin a reconnu l´importance de cet essai de Léon Bloy.  Un essai sure lequel  Franz Kafka a écrit un jour ce qui suit : «Je connais de Léon Bloy un livre contre l´antisémitisme : Le Salut par les Juifs. Un chrétien y défend les Juifs comme on défend des parents pauvres. C´est très intéressant. Et puis, Bloy sait manier l´invective. Ce n´est pas banal. Il possède une flamme qui rappelle l´ardeur des prophètes. Que dis-je, il invective beaucoup mieux. Cela s´explique facilement, car sa flamme est alimentée par tout le fumier de l´époque moderne».   
Léon Bloy, comme nous le rappelle-encore-Pierre Glaudes, cette fois-ci dans l´ouvrage collectif qu´il a dirigé intitulé Léon Bloy au tournant du siècle (2), fut «pourfendeur de la bicyclette, de l´automobile et du téléphone «cet irresponsable véhicule des turpitudes et des sottises contemporaines», adversaire acharné de la tour Eiffel qu´il surnommait «La Babel de fer», Léon Bloy préféra toute sa vie le Fiat Lux de la Genèse aux enchantements de la fée Électricité : il a bravement traversé son époque entre deux siècles, en affichant un dédain absolu pour les innovations dont s´enorgueillissent habituellement les modernes(…)il ne s´est intéressé à son temps que pour chercher sans relâche à y déceler les signes de l´Apocalypse qu´il attendait(…) En dépit de (ces) revendications d´anachronisme, Bloy reste un écrivain représentatif de son temps. Une spiritualité intransigeante et inquiète, une profonde intelligence du symbole, un imaginaire violent et tourmenté, jusqu´à un certain  fumisme, témoignent de cet enracinement».
Celui qui fut surnommé le pèlerin de l´absolu ou le mendiant ingrat (titres empruntés à deux de ses œuvres), auteur de l´excès et de la démesure, a  indiscutablement une place de choix dans l´histoire littéraire française. Ses imprécations, ses vitupérations étaient des signes de son indignation devant le désarroi du monde.
La collection Bouquins –des éditions Robert Laffont- qui avait déjà publié les deux tomes du Journal de Léon Bloy (1892-1907 et 1907-1917) vient de faire paraître Essais et Pamphlets rassemblant en un seul volume la quasi –totalité de ses écrits non-fictionnels.  C´est tout à l´honneur de cet éditeur. Néanmoins, une question me taraude l´esprit -dans l´espoir vain que je sois lu par un autre éditeur-, une question que je ne puis m´empêcher de poser, étant sûr que d´autres l´auront déjà posée avant moi : à quand Léon Bloy dans La Pléiade ?    

(1)Le fait que la dernière édition de Salut par les Juifs soit parue chez un éditeur, Kontre-Kulture, qui fraie avec l´extrême-droite a suscité des amalgames inutiles.
(2) Pierre Glaudes et autres, Léon Bloy au tournant du siècle, collection Cribles, Presses Universitaires du Mirail, Toulouse, France, 1992.