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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

dimanche 28 janvier 2018

Chronique de février 2018.


Paul Gadenne ou la solitude de l´Homme.

François-Régis Bastide  a confié un jour à Daniel Rondeau-qui rapporte ces propos dans son livre d´essais Les fêtes partagées-que Paul Gadenne essayait de survivre pour écrire tous ces romans qui grondaient en lui. Mort le 1er mai 1956, à l´âge de 49 ans, à Cambo –les-Bains (Pyrénées-Atlantiques), Paul Gadenne était un écrivain rare dont les œuvres sont assurément autant de trésors cachés de la littérature française.
Né à Armentières (Nord) le 4 avril 1907, Paul Gadenne en  fut chassé –avec sa famille- par la Grande Guerre et a donc passé une partie de son enfance à Boulogne-sur –Mer avant de s´installer à Paris où il a fait des études a partir de 1918. Il a suivi des classes d´hypokhâgne et khâgne au prestigieux lycée Louis-le-Grand où il a été condisciple de Robert Brasillach, Roger Vailland, Thierry Maulnier ou Maurice Bardèche. Il a décroché une licence ès lettres et le diplôme d´études supérieures à l´Université de Paris avec une thèse consacrée à Marcel Proust. Devenu enseignant, il a dû néanmoins interrompre sa carrière pour des raisons de santé.  En 1933, il a passé de longs mois au sanatorium de Praz-Coutant, près de Sallanches en Haute-Savoie. Ce séjour au sanatorium lui a inspiré son roman Siloé (1941), en partie autobiographique. D´aucuns n´ont pas manqué de rappeler qu´à l´instar d´autres écrivains plutôt secrets, plus ou moins de la même époque, comme Henri Calet (né en 1904, décédé à 52 ans d´une crise cardiaque) ou Jean Reverzy(né ne 1914, mort à 45 ans d´un infarctus du myocarde), la maladie-dans ce cas la tuberculose-a prématurément interrompu chez Gadenne une vie d´écrivain au sommet de son art.
Celui qui était lié à Louis Guilloux.et à Raymond Guérin, qui aimait Kafka, Céline, Drieu La Rochelle et Maître Eckhart, s´est toujours battu-comme nous le rappelle Daniel Rondeau dans l´ouvrage cité plus haut- contre la déveine : «une œuvre construite sur les décombres de sa vie». «Les héros de Gadenne, écrit encore Daniel Rondeau, sont des hommes de la quête. Toujours à l´attente de quelque chose ou de quelqu´un, ils vivent dans une veille perpétuelle marchant dans les rues des grandes villes « où la nuit tombe comme un manteau de suie», ils connaissent «le prix de leur lâcheté»».
Cet écrivain, dont l´œuvre-construite en marge des cercles parisiens ou, on dirait plutôt, parisianistes-est d´une exigence, d´un souci de perfection qui aurait dû le hisser au panthéon des lettres françaises, est néanmoins un nom assez méconnu quoique ses œuvres soient, malgré tout, encore disponibles, certes chez de petits éditeurs comme Le Dilettante ou Finitude, mais aussi chez les grosses écuries comme Gallimard, Le Seuil ou Actes-Sud.
Déjà en 1973, à l´occasion de la parution d´un inédit, le roman Les Hauts-Quartiers, le préfacier, le grand écrivain belge Pierre Mertens, mettait en exergue l´originalité de Paul Gadenne et regrettait que son audience ne fût pas plus large. Pourtant, il rappelait aussi que l´œuvre de Gadenne n´était passée inaperçue ni de son vivant ni au lendemain de sa mort : Albert Béguin, Gaëtan Picon, François-Régis Bastide, on l´a déjà vu, Jean Cayrol, Marcel Arland, Bernard Dort, Pierre de Boisdeffre ou Robert Kanters ont affirmé qu´on tenait en lui un écrivain parmi les plus représentatifs de s génération. Guy de Chambre a, pour sa part, considéré le roman La plage de Scheveningen un des meilleurs de son temps. Un prestigieux dictionnaire de l´époque, Le Dictionnaire des œuvres contemporaines, tenait un autre roman de l´auteur, L´Avenue, pour «un des plus beaux  d´aujourd´hui bien qu´on ne le sache guère». Des critiques anglo-saxons et des professeurs d´universités anglophones se sont même étonnés du manque de rayonnement de l´œuvre de Gadenne dans son propre pays. Le professeur Henri Peyre, de l´Université de Yale, aux États-Unis, retenait Paul Gadenne parmi les dix écrivains français qui marqueraient leur époque et le professeur R.T.Sussex a publié une étude intitulée «The novels of Paul Gadenne» («Les romans de Paul Gadenne») dans Aumla, Journal of the Australian Universities Language and Literature Association, en novembre 1961. 


Toujours est-il que Paul Gadenne a surtout connu un succès d´estime. Son esthétisme-décrié par certains qui ne le conçoivent pas forcément comme une qualité-n´était pas de nature à susciter l´intérêt de lecteurs qui ne voient dans la littérature qu´un simple divertissement. Aussi étrange que cela paraisse, cette perspective était également celle du critique et écrivain Robert Kemp qui –dans Les Nouvelles Littéraires-regrettait justement que Paul Gadenne ne considérât pas le roman comme un «divertissement» D´autres déploraient une certaine difficulté d´accès que recelaient ses œuvres. André Rousseaux lui reprochait-en 1947, dans Le Figaro Littéraire, à propos du roman Le Vent noir- ses «analyses minutieuses» et la gratuité apparente de «quelques innovations techniques».  Enfin, comme nous le rapporte encore Pierre Mertens, François –Régis Bastide, un admirateur de l´œuvre de Gadenne, a relevé ironiquement dans le texte «Paul Gadenne et ses coupables» (La Table Ronde, 1953), à propos de La Plage de Scheveningen, «les biais dont bien des lecteurs de ce livre usaient pour «avouer leur admirative incompréhension de cette œuvre. Les uns souhaitaient plus de clarté, les autres plus de romanesque, celui-ci amorce un essai théologique, un dernier exorcise la poésie (…). Il semble plus simple de reconnaître que la vie de son auteur est celle d´un absent ou d´un prophète».  
Dans La Plage de Scheveningen (1952)-dont le titre est inspiré par le tableau homonyme attribué au peintre hollandais du XVIIème siècle Jacob Van Ruysdael-on évoque la guerre, la collaboration, la trahison, mais on peut y déceler en filigrane, comme dans la plupart des romans de Gadenne, une méditation sur la complexité de l´âme humaine, le jugement et la question du salut. L´intrigue se déroule à Paris en 1944. Le héros, Guillaume Arnoult, recherche, après quatre ans de guerre, les traces d´Irène, la femme aimée. Il la retrouve au moment où il apprend la condamnation à mort d´Hersent, journaliste politique qu´il a connu familièrement pendant ses années de jeunesse. Hersent peut être conçu comme une figure déguisée de Robert Brasillach, intellectuel collaborationniste, condamné à mort et exécuté après la Libération, que Gadenne a fréquenté dans le lycée Louis-le-Grand. Ceci place au centre du roman la question de la solitude de l´homme. Comme on peut lire dans le roman, «L´abandon (…)quelque chose de pire que la mort». Aussi Arnoult se sent-il responsable de son frère, fût-il Caïn, comme l´a si bien vu Emmanuelle Caminade dans son blog L´Or des Livres (septembre 2012) : «Il ne peut abandonner Hersent car ce serait cautionner l´abandon de l´homme par Dieu même. La solitude de l´homme serait alors entière et la vie sur terre une prison sans espoir». Quant à l´amour du héros pour Irène, il ne peut plus être assouvi, car le temps est comme une maladie qui condamne…
Une dizaine d´années avant La plage de Scheveningen, Paul Gadenne a publié son premier roman Siloé (1941). Ce roman, inspiré, on l´a vu, par la maladie de l´auteur, retrace la convalescence d´un jeune homme dans un sanatorium. Il y rencontre la douce Ariane et goûte autrement à la vie entre magie et pureté. Dans le texte –intitulé «Paul Gadenne absent de Paris»- de la préface du roman Les Hauts-Quartiers, Pierre Mertens écrit sur Siloé : «La narration frappe par sa profusion, son caractère incantatoire et cette plénitude qui reflète une des dimensions de l´œuvre, son côté diurne. Le bonheur d´exister se transmue ici en bonheur d´écriture. On n´est pas près d´oublier ces pages où Simon qui marche dans la neige aux côtés d´Ariane, la femme aimée qui lui ravira une avalanche, tombe en arrêt et en extase devant un arbre isolé, trait d´union entre la terre et le ciel et signe d´une réconciliation d´où plus rien de vivant ne s´absente». 
Les Hauts-Quartiers, roman paru dix-sept ans après la mort de l´auteur, est le récit d´un jeune écrivain mystique, Didier, qui rêve d´achever son étude sur l´effacement. Atteint de tuberculose, sa quête spirituelle, de la pauvreté en Christ, prend néanmoins des allures de révolte. On voit alors un homme dépouillé accéder au bord du néant et fixer de façon quasiment transcendantale  le vertige de l´amour. En quatrième de couverture de l´édition de poche, parue en 2013 dans la collection Signatures Points, on peut lire une phrase illustrant on ne peut mieux la condition extrême du jeune écrivain mystique: «Parfois, les jours où la fatigue le submergeait, Didier n´était plus tout à fait sûr de vivre».
L´œuvre de Gadenne est donc d´une cohérence telle que l´on aurait du mal à choisir un seul titre comme étant le plus représentatif du talent de l´écrivain, comme sa quintessence. Outre La plage de Scheveningen, Siloé, ou Les Hauts-Quartiers, on aurait pu mettre tout autant en exergue Le Vent noir (1947), roman racontant la folie d´aimer et l´impossibilité de vivre sa passion ; La Rue profonde(1948), sorte de poème en prose d´une remarquable transparence ; Baleine(1948), courte nouvelle que d´aucuns tiennent pour un des chefs-d´œuvre inconnus de la littérature française ; L´Avenue(1949) où le sculpteur Antoine Bourgoin, blessé pendant l´exode de 1940, trouve asile dans une petite ville et va s´efforcer de modeler une statue pour récupérer sa propre identité ; Enfin, L´invitation chez les Stirl(1955),ballet fantasque de l´amitié et de l´ennui.
L´essayiste Juan Asensio a su traduire on ne peut mieux l´importance de l´œuvre de Paul Gadenne dans un brillant article publié en 2015 sur le blog littéraire Zone Critique : «C´est donc l´humilité et la profonde vérité de l´œuvre de Paul Gadenne qui font qu´elle accompagnera toujours l´homme dans sa quête harassante, parce qu´elle ne le trompe pas et ne tend pas devant ses yeux une toile de foire l´empêchant de fixer l´horreur(…)C´est aussi cette même humilité et cette même vérité  qui font que, jamais, nous ne pourrons reprocher aux romans de Paul Gadenne leur coupable esthétisme, en un mot, leur indifférence à ce qui appartient au règne si fragile de l´homme. C´est la souffrance même du romancier, personnelle avant que d´être écrite, qui a incarné son œuvre dans la chair humble et misérable soumise à la douleur de la maladie, à la séparation, à la mort, à la pourriture mais aussi, dans le même mouvement pascalien qui est le sceau de notre grandeur invisible, mouvement qu´il fut donné au génie de Gadenne d´évoquer sans relâche, à la gloire».     

Bibliographie essentielle de Paul Gadenne :

La Rupture : Carnets, 1937-1940, Rézé, Séquences, 1999.
Siloé, Gallimard, 1941 ; réédition Seuil, 1974, dernière réédition collection Points (poche), 2013.
Le Vent noir, Gallimard, 1947 ; réédition Seuil, 2013.
La Rue profonde, Gallimard, 1948 ; réédition Le Dilettante, 1995.
L´Avenue, Gallimard, 1949.
La Plage de Scheveningen, Gallimard, 1952, réédition collection L´Imaginaire, 1983.
L´Invitation chez les Stirl, Gallimard, 1955, dernière réédition collection L´Imaginaire 1995.
Baleine, 1948, dernière réédition Actes Sud, 2014.
Les Hauts-Quartiers, Seuil, 1973, dernière réédition collection Signatures Points (poche), 2013.

 

    

mardi 23 janvier 2018

La mort de Nicanor Parra.

 
Le Chili pleure la mort de l´un de ses poètes majeurs: Nicanor Parra. Il vient de s´éteindre à l´âge de 103 ans. Il est né le 5 septembre 1914 à San Fábian de Alico et mort aujourd´hui à La Reina.
Il s´est vu décerner le Prix Cervantès en 2011 et il était le frère de la  grande chanteuse Violeta Parra (décédée en 1967).Il fut l´auteur de plus d´une vingtaine de livres de poésie, dont le plus connu est peut-être Poemas y Antipoemas(1954).
Il était assurément un des plus grands poètes de langue espagnole.

vendredi 19 janvier 2018

Article pour Le Petit Journal.

Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du «Petit Journal» mon article sur le livre d´Alexandra Lucas Coelho Mon amant du dimanche(éditions du Seuil):


https://lepetitjournal.com/lisbonne/roman-mon-amant-du-dimanche-dalexandra-lucas-coelho-221047




vendredi 5 janvier 2018

La mort d´Aharon Appelfeld.



Le grand écrivain israélien Aharon Appelfeld, survivant de la Shoah, est décédé hier  à Petah Tikva, à l´âge de 85 ans. En guise d´hommage, je reproduis ici l´article que je lui ai consacré en 2006 et publié à l´époque sur le site de la Nouvelle Librairie  Française de Lisbonne:


Ahron Appelfeld, le survivant.



Ce fut après que son livre Histoire d´une vie eut été récompensé par le prix Médicis étranger 2004 en France, que nous avons découvert Aharon Appelfeld. Salué par le grand écrivain américain Philip Roth comme l´héritier de Kafka et de Bruno Schulz (voir nos suggestions de février), Aharon Appelfeld quoique moins connu internationalement que d´autres auteurs écrivant en hébreu comme Amos Oz ou David Grossmann, n´en reste pas moins un écrivain prestigieux en Israël. Et pourtant l´hébreu n´est devenu une langue courante pour lui qu´après son débarquement en Palestine en 1946. C´est que cet auteur aux racines juives est né le 16 février 1932 à Czernowitz, en Bucovine, ancien territoire de l´empire austro-hongrois, rattaché à la Roumanie après la première guerre mondiale, le même lieu de naissance d´écrivains comme Gregor von Rezzori ou Paul Celan qui, né en 1920, habitait sans qu´ils se connaissent, la même rue qu´Appelfeld. Sa langue maternelle, comme celle des deux autres écrivains cités, était donc l´allemand, quoique d´autres langues fissent partie de son quotidien comme le yiddish de sa grand-mère, le ruthène de la domestique ou le roumain parlé dans la rue.
Son univers paisible a été bouleversé en 1941 lorsque la fureur nazie, dans sa hargne persécutrice, s´est déchaînée à Czernowitz. À 8 ans il a découvert les affres du ghetto et entendu la détonation de l´arme qui a tué sa mère. À 10 ans il a été déporté avec son père dans un camp de Transnitrie d´où il s´est évadé, devant vivre caché dans la forêt pendant trois ans et entamant ainsi une errance qui l´a mené jusqu´en Palestine où il a assisté à la naissance du nouvel État d´Israël. Son père, ce n´est qu´au début des années soixante qu´il l´a enfin retrouvé, alors que chacun des deux croyait l´autre mort.
La plupart de ses souvenirs, il les a racontés, dans un style épuré, sobre et élégant, dans Histoire d´une vie, un livre où il nous dévoile les mécanismes qui sous-tendent son univers littéraire, gravitant essentiellement autour du silence, de la contemplation et de l´invention d´une langue. L´oeuvre d´Appelfeld est néanmoins immense : Le temps des prodiges , où il rend visibles les premiers signes de la montée du nazisme ; L´Immortel Bartfuss , où un ancien évadé d´un camp de la mort, persécuté par sa familie, se réfugie dans son passé héroïque ; Tsili qui raconte l´histoire d´une petite fille de douze ans qui se bat pour survivre ou L´amour soudain , la vie d´un vieil homme qui, grâce à l´amour d´une jeune fille, écrit sur son enfance dans les Carpates, ce qu´il n´avait jamais pu faire auparavant. Enfin,en octobre est paru, aux éditions de l´Olivier, le dernier livre d´Appelfeld traduit en français, Floraison sauvage , le récit d´un amour entre frère et soeur qui recrée à sa manière le couple d´Adam et Ève.
Aharon Appelfeld, écrivain de la Shoah ? Dans une interview accordée en septembre 2004 au Magazine littéraire, il repousse cette épithète : «Je ne prétends pas pouvoir comprendre toute la souffrance de la Shoah. J´écris sur moi comme être humain (...) il se trouve que l´Holocauste fut toute mon enfance (...) je parle donc de l´expérience, personnelle, que j´en ai faite...».

vendredi 29 décembre 2017

Chronique de janvier 2018.



L´ardente solitude de Sandro Penna.

«Sapho au masculin : je ne saurais mieux le présenter que par cette première définition approximative (…).Sapho, il l´est par ses rythmes brefs, ses ellipses, ses silences, ses pudeurs syntaxiques. Par la concision strophique de ses délires contrôlés. Par l´intensité retenue de son cri, par sa manière de se perdre, de se reprendre et de s´égarer encore, de tomber foudroyé au détour d´une rue, par son besoin d´animaliser la joie et de purifier la luxure(…).Nul détail érotique : mais le frémissement ininterrompu de l´excitation amoureuse». Nul mieux que Dominique Fernandez- dans son admirable Dictionnaire amoureux de l´Italie (éditions Plon, 2008), ouvrage de référence que j´ai cité, à maintes reprises, dans ces colonnes-  ne saurait choisir les mots justes pour traduire l´originalité de l´œuvre du poète italien Sandro Penna. Rarement un auteur, malgré la liberté de ton et paradoxalement l´ambiguïté que suscite toute œuvre poétique, aura affiché d´une manière aussi claire et dépouillée son homosexualité et à fortiori le goût pour les adolescents. Néanmoins, la beauté de ses vers est si éclatante que même les hétérosexuels-comme vous ou moi- ne sauraient être insensibles à la pureté de cette poésie.  Il fut tout à fois très italien, pour la peur obscure et fangeuse qui plonge ses racines dans le néant et le vide social, comme l´a souligné un jour Cesare Garboli, et le plus grec des poètes italiens, pour l´innocence, la candeur, la pureté de son amour des jeunes garçons. Parfois, au détour d´une rue, un regard furtif était suffisant pour plonger ce poète dans le délire et l´extase. Ses personnages sont le plus souvent des jeunes indigents, des voleurs, des recrues en permission, des ouvriers en salopette, des rôdeurs de gare. Il était le poète de la civilisation du train et de la bicyclette, que l´automobile rebutait.
Au demeurant, en évoquant Penna, on ne peut pas faire l´impasse sur l´ardente solitude du poète, une expression que j´emprunte à la fois à un poème de l´auteur et au titre de l´anthologie que Bernard Simeone lui a consacrée en 1989 pour les éditions de la Différence, malheureusement disparues il y a quelques mois. Cette solitude est également une des clés de l´œuvre de l´auteur que Bernard Simeone a brillamment analysée dans la préface de l´anthologie citée, une préface intitulée «Sandro Penna, le rapt immobile». Pour ce traducteur des œuvres de Penna, l´incapacité majeure était de ne point  pouvoir  participer au cours de monde : «Le temps que scandent les rapports sociaux, celui des repères collectifs, lui est en somme interdit. De cette marginalité plus radicale que la différence sexuelle naît un conflit permanent : le poète est simultanément au cœur des choses de par une faculté peu commune d´empathie et s´en trouve exclu par son impuissance à partager le faire et le dire des groupes humains. Dès lors, le temps n´est pas une menace métaphysique porteuse de la mort inéluctable, mais une dimension peuplée de signes, de gestes, que Penna ne peut rejoindre. Ce n´est que dans l´instant, dans l´effraction subite de la sensibilité et la rencontre de deux sensualités sans illusions que le poète atteint l´autre et, par son truchement, le temps extérieur. Les garçons, plus encore que l´objet lancinant de son désir, sont pour Penna le lien inlassablement rompu et renoué avec le monde, l´élément support du dialogue». Le narcissisme du poète le pousse à retrouver l´enfance à travers celle de son jeune amant, mais aussi à s´enfoncer dans la volupté et l´éblouissement d´une perpétuelle renaissance de l´amour. Bernard Simeone ajoute : «À l´inconnu de chaque nouveau jour, Penna oppose le cérémonial parfois désenchanté de l´obsession. On comprend alors que le refus de tous les emblèmes de la modernité manifesté par cette poésie réponde au désir de figer le monde dans une éternelle enfance, dans un mépris superbe de l´âge adulte et de ses hypocrisies. Pour Penna, le jeune garçon et la création entière sont saisis par un même regard : le poème les maintient l´un et l´autre dans une immobilité qui nie tout devenir(…) Son errance féline et rêveuse le maintient dans cette solitude en partie sereine au milieu d´un monde dont il refuse de transcrire les spasmes et qui s´ouvre pour lui comme un immense espace offert à sa déambulation, à sa perpétuelle fugue adolescente, fût-elle imaginaire. A aucun moment n´émerge la moindre conscience historique, puisque aussi bien l´idéologie est le produit le plu direct d´une prise en compte du temps collectif (et de la mort)».          
De l´enfance de Sandro Penna, que Pasolini tenait pour le plus grand poète lyrique italien du vingtième siècle, on connaît très peu, lui qui avait gardé tout le long de sa vie une sensibilité enfantine. On sait qu´il est né le 12 juin 1906 à Pérouse, la capitale de l´ Ombrie, où son père était le propriétaire d´un bazar et qu´il a exercé divers métiers de ville en ville, avant de s´installer à Rome, à l´âge de vingt-trois ans, pour y tenir une boutique d´antiquaire. Il a certes obtenu un diplôme de comptabilité, mais cela ne l´a pourtant pas empêché de mener une vie des plus précaires, frôlant la misère.
Ses premiers poèmes ont été publiés en 1939, à l´initiative d´Umberto Saba, mais ce n´est qu´au crépuscule de sa vie que son œuvre a été véritablement reconnue, malgré l´estime de plusieurs intellectuels comme le prix Nobel Eugenio Montale ou Elsa Morante. De son amitié avec Umberto Saba, il nous reste un épistolaire illustrant l´admiration que le poète triestin lui vouait, comme en témoignent ces lignes d´une lettre datée du 23 novembre 1932: « J´ai copié neuf de tes poèmes sur un fascicule qui circule parmi un cercle d´amis. Tous ceux qui les ont lus, Stuparich, Giotti et d´autres que tu ne connais pas en ont été éblouis(…) Je te vois toujours avec ta petite valise, tes neuf merveilleux poèmes et un peu nerveux. Ô mon cher Penna, je vais te dire une chose : tu ne peux t´imaginer combien je t´ai envié !».
   Quand en 1970 les éditions Garzanti ont rassemblé l´ensemble de ses poèmes sous le titre Tutte le poesie (Toutes les poésies), il n´avait publié que quatre plaquettes. En 1977, l´année de sa mort (survenue le 21 janvier), on a publié Il viaggiatore insonne(Le voyageur sans sommeil) et l´année précédente était paru le recueil Stranezze(Étrangetés).Toutes ces parutions ainsi que les prix prestigieux que son œuvre avait remportés comme le Bagutta et le Viareggio n´ont pas arraché l´auteur à l´indigence dans laquelle il sombrait. Un appel avait d´ailleurs été lancé en 1974, dans le quotidien Paese Sera, pour venir en aide au poète, déjà très affaibli à l´époque.
   En français, on constate que les livres de Sandro Penna sont épuisés dont l´excellent choix de poèmes déjà cité, préfacé et traduit par Bernard Simeone et deux bonnes éditions dans la collection Cahiers Rouges chez Grasset: Un peu de fièvre (1996), traduit et présenté par René de Ceccatty et Poésies (1999), traduit et préfacé par Dominique Fernandez.
  On ne pourrait terminer ces lignes sans vous laisser ne serait-ce que de petits éclairs du génie immense à travers quelques poèmes de ce poète ardent et solitaire (extraits de la traduction de Bernard Simeone) :

«Notte : sogno di sparse/finestre illuminate./Sentir la chiara voce/dal mare. Da un amato/libro veder parole/sparire...-Oh stella in corsa/l´amore della vita!(Nuit: rêves de fenêtres/éparses illuminées./Entendre la voix claire/venue de la mer. D´un livre/aimé voir des mots/disparaître...-Oh étoiles en fuite/l´amour de la vie !)» ;
«Io vivere vorrei addormentato/entro il dolce rumore della vita (Vivre je voudrais endormi dans la douce rumeur de la vie)» ;
«Quando la luce piange sulle strade /vorrei in silenzio un fanciullo abracciare(Quand la lumière pleure sur les rues/je voudrais en silence embrasser un enfant)» ;
«Immobile nel sole la campagna/pareva riascoltare il suo segreto./Un giovane passo ma non so ancora/se vero oppure vivo comme fiamma/che il sole riassorbiva nel silenzio(Immobile dans le soleil la campagne/semblait écouter à nouveau son secret./Un jeune homme passa mais, je ne sais encore,/vrai ou bien vif comme flamme/que le soleil réabsorbait dans le silence)» ;
«Oh non ti dare arie/ di superiorità./ Solo uno sguardo io vidi/degno di questa.Era/un bambino annoiato in una festa(Oh ne te donne pas des airs/de superiorité./Digne de celle-ci je n´ai vu/qu´un regard. C´était/ à une fête un enfant plein d´ennui»;
«Como è bello seguirti/o giovine che ondeggi/calmo nella città notturna./Se ti fermi in un angolo, lontano/io resterò, lontano/dalla tua pace,-o ardente/solitudine mia(Qu´il est beau de te suivre/ô jeune homme qui ondoies/sans hâte dans la ville nocturne./ Si tu t´arrêtes au coin d´une rue,/je resterai, loin /de ta paix-ô mon ardente/ solitude.)» ;
«Come è forte il rumore dell´alba !/Fatto di cose più che di persone./Lo precede talvolta un fischio breve,/una voce che lieta sfida il giorno./Ma poi nella città tutto è sommerso./E la mia stella è questa stella scialba/mai lenta morte senza disperazione.(Comme est fort le bruit de l´aube!/Fait de choses plus que de personnes./Le précède parfois un sifflement bref,/une voix qui joyeuse défie le jour./Mais ensuite en ville tout est submergé./Et mon étoile est cette pâle étoile/ma lente mort sans désespoir)».      

mercredi 20 décembre 2017

Centenaire de la naissance de Gonzalo Rojas.



Aujourd´hui, on signale le centenaire de la naissance du grand poète chilien Gonzalo Rojas. Né donc le 20 décembre 1917 à Lebu, Gonzalo Rojas fut aussi diplomate à l´instar d´autres grands écrivains latino-américains. Son oeuvre poétique a été couronnée de nombreux prix littéraires dont le Prix National de Littérature du Chili en 1992 et le Prix Cervantès en 2003. 
Parmi ses titres, on se permet de mettre en exergue Contra la muerte, Del relámpago ,El alumbrado y otros poemas ou Materia de testamento.
Il s´est éteint le 25 avril 2011, à Santiago, à l´âge de 93 ans, des suites d´un AVC, survenu deux mois avant.

samedi 9 décembre 2017

Article pour le Petit Journal.



Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du «Petit Journal» mon article sur le livre de Philippe Videlier Dernières nouvelles des bolcheviks (éditions Gallimard):

 https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/livre-dernieres-nouvelles-des-bolcheviks-de-philippe-videlier-163955